AU SUIVANT !

Faire de la chanson française après Jacques Brel, c’est un peu comme être compositeur allemand de symphonies au début du 19e siècle après Beethoven : il faut savoir sinon surpasser le maître, au moins renouveler rapidement le langage au risque d’être constamment ramené au Nom du Père.
Mais l’histoire a prouvé d’innombrables fois que les héritiers les plus audacieux avaient su tirer parti du meilleur de leurs illustres aînés en y ajoutant leur supplément d’âme, influencés qu’ils étaient par un contexte donné (historique, culturel, familial…). Et c’est ainsi que chaque époque, chaque endroit, connaît immanquablement son lot d’artistes géniaux, car ‘faut vous dire Monsieur que des gens pensent et créent.

Concernant le phénomène Brel, commençons par rendre à César ce qui appartient à César : notre représentant de la chanson française est bel et bien Belge. Il s’est illustré avec des interprétations chargées d’audace, de fougue, de conviction, sur des thématiques souvent reliées à la douleur, au manque : celle des « petites gens » impuissants, des amours désespérés – les deux sont souvent reliés -, des situations révoltantes et subies (Ces gens là, Les Bourgeois, La Fanette, le Moribond, Mathilde, Jef, Au suivant, Ne me quitte pas, Madeleine…). Les sujets peuvent aussi être plus généraux mais le plus souvent empreints d’une certaine nostalgie (Le plat pays, Amsterdam, Voir un ami pleurer, Les Vieux…). Généralement, les textes sont soit fondés sur un langage poétique élaboré, et/ou doivent leur intérêt à des chutes inattendues révélant l’intégralité de la chanson sous un autre jour.

La vidéo d’illustration suivante est absolument gratuite car je pense que vous connaissez bien le bougre, mais ça me fait plaisir, c’est cadeau.

Frères Jacques, dormez-vous ?

Pour ceux qui se demanderaient où sont les nouveaux Jacques Brel, il semblerait qu’il faille moins regarder du côté de la variété que du rap et du slam pour trouver ces textes chargés de sens et ces interprétations convaincues. On l’a compris, Brel est un révolté, insoumis, farouchement attaché à la liberté, et a subi l’exclusion de son milieu bourgeois policé d’origine dans lequel il ne trouvait pas sa place, et qui réprouvait notamment sa reconversion de fils à papa à musicien. Quel meilleur genre musical que celui conçu par des populations d’origines immigrées, descendantes d’esclaves et ghettoïsées, pour exprimer avec acuité des douleurs profondes, et en l’occurrence celles liées au déracinement, à l’exclusion sociale, aux drames humains liés à la pauvreté, aux désillusions et aux frustrations ?

Quelques précisions :
–       Nous ne parlons pas ici de « gangsta rap », cette branche commerciale qui a vidé le rap de toute essence, à savoir principalement sa dénonciation des inégalités sociales, et qui nous a infligé une série de méchants ventripotents proférant des obscénités et agitant sous notre nez tout ce que la mauvaise éducation a fait de pire : chaines et dents métalliques, contenu siliconé de hordes de bikinis, grosses bagnoles polluantes…

–       Pour les amateurs de belles mélodies : on change de culture, et donc de référents culturels, les priorités ne se situent plus à ce niveau, mais bien sur le rythme, la justesse du débit de parole qu’on nomme le flow, la qualité de la narration et du message à faire passer.

En ce moment, deux artistes sont constamment comparés à Jacques Brel :

Oxmo Puccino, surnommé le « Black Jacques Brel »

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, je vous laisse regarder ce clip plus éloquent que mes paragraphes :

Et un clin d’oeil à Brel dans un anti « Ne me quitte pas », tournant en dérision les belles autour se trémoussant :

 

Stromae, surnommé le « Nouveau Jacques Brel »

Avec une sortie remarquée il y a quelques jours de Formidable, une chanson d’après rupture dans laquelle le Belge Stromae, « fort minable », harangue la foule. On y trouve des allusions directes aux interprétations de Brel :

Enfin, parmi l’étendue de drames qu’on peut vivre dans la cellule familiale, l’artiste nous parle aussi de l’absence paternelle, qu’il a lui-même vécue (son père Rwandais ne l’a pas élevé, puis est décédé au cours du génocide dans son pays d’origine).

Pour le coup, musicalement on est plus dans un mélange de styles, mais les influences restent éminemment urbaines et africaines. Notez un riche mélange de danses savantes et urbaines, et notamment de l’apparition au milieu de krump, danse récente profondément inscrite dans la révolte et dont les mouvements sont tellement rapides qu’on peut à peine les suivre. Son lieu de provenance est bien sûr similaire à celui du rap…

 

Voilà la relève telle qu’elle s’annonce, peut-être en connaissez-vous d’autres, à vous maintenant de décider si de ce point de vue Brel peut « partir aux fleurs la paix dans l’âme »…

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