La musique sans les musicens

LA MUSIQUE SANS LES MUSICIENS

Déjà, les robots remplacent des DJ, les algorithmes génèrent de la musique, et les applications permettent d’anticiper les futurs hits. Et si demain, au lieu de devenir « tous artistes », nous assistions plutôt à l’inexorable disparition de la figure du musicien ? Imaginez un samedi soir comme un autre. Après une semaine de labeur, vous avez des fourmis dans les jambes et, l’alcool joyeux, vous sortez en boîte de nuit. À l’entrée, pas de videur mais un écran sur lequel vous badgez votre smartphone. Un simple scan indique instantanément la musique que vous écoutez et votre humeur du moment. Sur le dancefloor, capteurs et caméras vérifient si la musique jouée ce soir attire bien les danseurs. Régulièrement, certains de vos morceaux préférés – ceux que vous aviez justement envie d’écouter ce soir – s’invitent dans la playlist. Ravi, vous commandez une vodka. La fête bat son plein. Derrière les platines, pourtant, pas de maestro du mix. Cela fait bien longtemps que les clubs ne font plus appel à des DJ. Trop humains, pas assez fiables. Ce soir, c’est Selector qui régale. Une machine efficace, implacable, qui analyse les données de chaque client et se charge d’élaborer le set parfait.

« Human – Robot »


 

Surréaliste, cette scène préfigure cependant l’avenir de l’écoute musicale. En février 2014, le premier robot-DJ de la planète était inauguré au Fame, une discothèque d’Austin, au Texas. Le projet, baptisé POTPAL, doit permettre de remplacer les habituels DJ résidents par des machines, moins coûteuses et plus sûres. Jamais ivre, jamais drogué, jamais fatigué, le robot enchaîne les titres, toute la nuit, inlassablement, sans accroc ni faute de goût.

Au vénérable Imperial College de Londres, le professeur Armand Leroi va plus loin encore. Ce chercheur britannique travaille sur un algorithme qui génère de nouvelles musiques sans compositeur. Son voisin et partenaire, Bob MacCallum, a déjà créé Darwin Tunes, un logiciel capable de capter des sons dans son environnement immédiat et de produire, à partir de ces échantillons, des boucles musicales et des morceaux. En fonction des retours du public et du nombre d’écoutes, le software affine ses productions. Bien qu’encore embryonnaires, ces projets questionnent la place du musicien dans la création. Allons-nous vraiment, un jour, remplacer les musiciens par des machines, des logiciels autonomes ?

Amateur de claviers Korg et de gadgets sonores, Jean-Benoît Dunckel, moitié du groupe Air, ne valide pas l’hypothèse : « La musique est faite par des humains et pour des humains. Quand tu mets un ordinateur entre les deux, ça peut aller, mais il est là avant tout pour les humains, pas pour les remplacer. » À terme, l’ordinateur et ses dérivés pourraient cependant prendre le pas sur les instruments classiques, nous dit le journaliste américain David Kusek, coauteur de The Future of Music (Berklee Press, 2005) : « Pour beaucoup, créer de la musique à partir d’un logiciel, ce n’est pas être musicien. C’est totalement faux ! »

 

L’auteur et compositeur américain Lee Barry a une vision beaucoup plus radicale du futur de la pratique musicale. Dans sa nouvelle d’anticipation, Reset, il dépeint un monde situé entre 2045 et 2085 dans lequel musiciens et musiques analogiques ont totalement disparu. La musique pop est fabriquée grâce à des algorithmes, exploitant les bases de données géantes qui regroupent le patrimoine musical de l’humanité et des catalogues exhaustifs de samples, de tempos et d’ambiances. Le musicien n’est plus tant un créateur qu’une sorte d’administrateur, n’ignorant rien des rudiments du code informatique. « La création musicale sera en équilibre entre la programmation d’algorithmes et l’exploitation de bases de données. Elle sera moins sensible et beaucoup plus scientifique qu’aujourd’hui. Les jeunes n’auront d’ailleurs aucune idée de ce qu’est une guitare », précise Lee Barry. Dans l’univers de Reset, on ne parle d’ailleurs plus de « disc-jockey » mais de « data-jockey ». Artistes et public sont connectés via les réseaux sociaux. Les concerts n’existent plus. « Augmentés » par des capteurs, les musiciens proposent de nouveaux types de prestations mêlant danse et performance artistique.

Dans un tel univers, le refrain « tous artistes », qu’on entend un peu partout pour décrire les conséquences de l’accès facile aux logiciels de fabrication et de production de sons, prend tout son sens. Le savoir-faire, l’apprentissage du solfège, la capacité à composer ou jouer d’un instrument n’entrent plus en ligne de compte. La création musicale devient alors instantanée, intentionnelle, hyper individualisée. Et la musique perd en partie sa dimension festive et collective. Mais même dans un tel scénario, elle reste une activité éminemment sociale : « La frontière entre artiste et public sera encore plus floue. La musique ne sera plus un enregistrement, un CD, un vinyle ou un concert, mais une expérience, une interaction totale entre l’artiste et son public », imagine Lee Barry.

En attendant de vivre dans le monde de Reset, la technologie sert déjà à anticiper nos envies de musique. En mars 2014, la plate-forme de streaming Spotify envoyait un signal fort en rachetant The Echo Nest, société spécialisée dans la recommandation musicale. Forte d’une base de 35 millions de morceaux et plusieurs milliards de données collectées auprès des auditeurs de musique en streaming, The Echo Nest entend devancer les souhaits des internautes en leur proposant des playlists ou des webradios conformes à leurs goûts. De son côté, Shazam, logiciel de reconnaissance instantanée des morceaux, tente d’anticiper l’éclosion de hits en exploitant les 15 millions de requêtes reçues quotidiennement. En 2012, l’application est déjà parvenue à devancer le succès mondial de Lana Del Rey. De là à fabriquer à la chaîne les futurs tubes, il n’y a plus qu’un pas, qui pourrait être comblé par le développement d’algorithmes et d’intelligences artificielles. Les musiciens ne seraient alors plus des créateurs, ni des praticiens de la musique, mais de simples accessoires vintage. Bref, une espèce en voie d’extinction.

Texte de Fabien Benoit pour Usbek & Rica

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La scène rémoise en effervescence !

Reims, capitale de… l’électro, du rock, de la pop, du hip hop ? Ne vous posez plus de question, toutes ces réponses sont justes.

Depuis maintenant quelques années, la scène rémoise a su s’imposer dans le monde de la musique, tant au niveau national qu’au niveau international. Les nombreux artistes émergents de cette « cité des sacres » connaissent aujourd’hui un énorme succès. Yuksek, Brondinski, Woodkid, The Shoes, The Bewitched Hand, Barcella… Mais pourquoi ?

Reims était jusqu’alors cette petite ville provinciale, plus connue pour son champagne, les ravages de la guerre 14-18, Jeanne d’Arc, le sacre des rois de France, sa cathédrale… Ses habitants la qualifiait de « ville morte », rien ne se passait jamais à Reims, c’était d’un ennui ! Souffrait-elle sans doute de sa proximité avec Paris.

Désormais, cela appartient au passé. La scène musicale rémoise est en effervescence depuis déjà 4 ou 5 ans et son activité culturelle, en pleine agitation. Autre que les facteurs logistiques, tels que l’accessibilité de la ville avec l’arrivée du TGV, les nouvelles formations étudiantes comme Science Po, c’est avant tout grâce à un état d’esprit. Eh oui, Reims est une petite ville mais un grand village ! Les connexions se font rapidement et favorisent les collaborations (bien qu’elles puissent, à l’effet inverse, mener à des crêpages de chignon). Les artistes rémois, eux, en ont fait une force.

Prenons, par exemple la scène électro de Reims. Yuksek fut le premier artiste rémois de musique électro à connaître le succès. Il a voulu en faire profiter ses amis, avec qui il a fait de la musique depuis toujours, c’est comme ça que c’est dévoilé des artistes et groupes d’artistes tels que Brodinski, The Shoes, The Bewitched Hands, Barcella et bien d’autres. Tous ces artistes dessinent le paysage musical rémois, oui un paysage, car si les médias ont mis l’accent sur la scène électro, Télérama, Trax, les Inrocks… c’est véritablement un panel de tous les différents styles de musique qu’on y retrouve. Mais il serait trop facile de penser que de simples « relations » puissent jouer sur la notoriété de ces artistes.

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The Shoes, Yuksek, Brodinski, Monsieur Monsieur pour la marque CHMPGN

Les politiques publiques ont grandement aidés les artistes de la ville. Tout d’abord, il y a eu l’ouverture de la Salle de Musiques actuelles (SMAC), la Cartonnerie en Février 2005. Bien plus qu’une salle de concert, cette structure comporte des studios, un centre d’informations et conseils, et peut accueillir des artistes en résidences ainsi que de jeunes associations spécialisées dans la musique enregistrée ou le spectacle vivant. La Cartonnerie bichonne ces jeunes talents pour qui elle met à disposition de précieux outils, affute leur qualité artistique. Elle est un véritable tremplin pour eux.

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La Cartonnerie, Reims

Les politiques publiques laissent une place très importante à la culture, et la ville de Reims se voit mère de multiples festivals dont le célèbre Elektricity pour la musique électro, les Flâneries Musicales pour la musique classique, Le Boom Bap Festival pour la musique, et plus largement, la culture hip hop.

FESTIVAL  ELEKTRICITYFestival Elektricity, édition 2012.

La vie culturelle rémoise est sans cesse ponctuée d’évènements culturels en tout genre qui attire encore et encore de nouvelles populations. Si vous passez par-là, voyez par vous-même !

 

 

“Quand les mains murmurent” : enseigner la direction d’orchestre

affiche quand les mains

Mercredi 18 juin dernier, dans le cadre des “mercredis du doc”, le cinéma La Clef (Paris 5e) diffusait “Quand les mains murmurent”, un documentaire de Thierry Augé tourné au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), en présence du réalisateur et du protagoniste principal, Philippe Ferro.

Avant la projection, Thierry Augé explique comment l’idée de ce documentaire lui est venue : en filmant un plan-séquence dans les couloirs du CNSM, il était attiré par la musique émanant d’une salle de classe, prenait quelques images via le “hublot” de la salle, puis se laissait entraîner vers la mélodie de la classe voisine… Et voulait terminer devant une salle silencieuse, face à un hublot vide. La salle devant laquelle il mit fin à sa séquence était bien silencieuse, mais pas vide. Il y observa une scène étrange : un professeur, au pupitre, dirigeait à la baguette en l’absence de tout musicien. En face de lui, une poignée d’élèves suivait ses gestes avec attention, un oeil sur la partition. “Cela faisait visiblement sens pour eux… Mais moi je ne comprenais rien à ce qui se passait. Alors j’ai éteint la caméra et je suis entré dans la salle”, nous raconte le réalisateur.

C’est ainsi qu’il fait la rencontre de Philippe Ferro, professeur de la classe d’initiation à la direction d’orchestre du CNSM de Paris. “Quand les mains murmurent” naît de cette rencontre fructueuse et de la volonté du réalisateur de comprendre et de partager cette découverte d’une facette méconnue de l’enseignement musical.

La classe d’initiation à la direction d’orchestre est une discipline complémentaire, réservée aux élèves du CNSM (qui y étudient déjà la pratique instrumentale, l’écriture, la formation musicale ou autre).

La caméra suit le parcours des sept élèves de première année, depuis l’annonce de leur admission dans la classe au printemps 2011 jusqu’au concert qui clôt cette première année, en juin 2012, à l’issue duquel trois élèves seront retenus pour passer dans la classe supérieure.

Il est intéressant de voir comment ces élèves, excellents musiciens dans leur domaine de prédilection, se mettent à nouveau dans la peau du débutant dans une approche différente de la musique.

Le réalisateur les filme au plus près dans cette démarche, des premiers gestes maladroits face au professeur et aux six camarades de classe jusqu’à la première rencontre avec l’orchestre, en passant par les “débriefings”. Ces moments créent une mise en abyme dans le documentaire : le réalisateur filme l’élève et le maître face à un ordinateur, en train de regarder une vidéo de l’apprenti chef en action. Le professeur laisse l’élève faire d’abord son auto-critique avant de lui donner ses conseils, ce qui donne lieu à quelques scènes cocasses qui provoquent les rires (bienveillants) de la salle.

Le temps d’une année, on voit évoluer considérablement chacun des élèves, qui s’affirment et acquièrent un langage corporel propre, une identité musicale.

On prend plaisir à faire partie de ce groupe de musiciens le temps du documentaire, un groupe qui échange beaucoup, travaille ensemble, et se soude dans les moments d’angoisse. Le réalisateur filme d’une manière très intéressante le stress précédant le concert de fin d’année, grande échéance pour les élèves : il demande à chacun de fermer les yeux, seul face caméra, et de décrire ce qu’il fera, verra, ressentira quand il entrera en scène quelques minutes plus tard. On voit alors se révéler la personnalité de chaque étudiant, ses doutes et ses ambitions, et on perçoit l’importance de ces moments dans la vie de ces jeunes musiciens. Peu d’entre eux vont faire le choix d’une carrière de chef d’orchestre, mais cette classe d’initiation leur aura permis d’approcher la musique d’une autre façon.

“Quand les mains murmurent” est un documentaire passionnant, qui permet de soulever un coin du voile de secret qui entoure la direction d’orchestre. On comprend la fascination pour la transmission d’un savoir mystérieux, quelque peu magique et on se demande vraiment comment s’enseigne le langage immatériel du chef, le charisme, la force du geste et du regard… Le réalisateur pose un beau regard sur ces élèves et sur leur professeur, un regard juste et très proche . On peut cependant regretter que la qualité des images ne soit parfois pas au rendez-vous, avec des ombres, des flous, des problèmes de mise au point récurrents qui brouillent par moments le propos du réalisateur, dont on ne sait plus très bien ce qu’il a voulu montrer.

Il explique à l’issue de la projection, lors d’un long échange avec le public, qu’il a mis du temps à trouver sa place et à se faire oublier au sein de cette classe, ce qui est effectivement perceptible dans le film.

Ce temps d’échange dans la salle de projection se révèle presque aussi passionnant que le documentaire lui-même, et les nombreuses questions ou remarques montrent l’intérêt du public pour la question traitée. Un spectateur soutient que “diriger un orchestre, c’est un miracle”. Un autre demande à Philippe Ferro si sa participation à ce film a changé sa manière d’enseigner. La réponse de l’intéressé laisse la salle un peu hébétée : “oui, depuis j’ai arrêté d’enseigner”. Il développe un peu plus tard en expliquant qu’après des années d’exercice, il n’est plus certain que la direction d’orchestre puisse être enseignée. “On ne peut apprendre que des rudiments. Le problème n’est pas le geste : on peut apprendre à marcher. Mais on marche pour aller quelque part, et on ne peut pas enseigner où aller… La musique contient une part de technique ; une fois qu’on l’a épuisée, il n’y a plus rien à enseigner”.

Philippe Ferro n’est bien sûr pas le seul à douter de la possibiltié d’enseigner la direction, ce langage très personnel entre un chef et ses musiciens. Le grand chef Georges Prêtre a par exemple exprimé ce point du vue à de nombreuses reprises.

“Quand les mains murmurent” permettra à chacun de ses spectateurs de se poser cette question, celle de la transmission d’un savoir aussi subtil et complexe que la direction d’orchestre.

QUAND LES MAINS MURMURENT
France | 2012 | 58 min | vostf
un film de : Thierry Augé (France)
image : Thierry Augé
montage : Bertrand Sart
son : Jean-Yves Pouyat
production/distribution : La Huit Production (France) – distribution@lahuit.fr

Distinctions
2013 : Festival International Jean Rouch – Paris – Prix du Patrimoine Culturel Immatériel
2013 : Festival International Jean Rouch – Paris – Prix Bartok
2013 : Sacem – Paris – Prix du Documentaire musical de création

Vers la fin du meilleur orchestre d’Espagne ?

Le 25 octobre 2006, l’orchestre de la communauté autonome de Valence (Espagne) donnait son premier concert dans la fosse de l’Opéra de Valence (Palau de les Arts -Palais des Arts Reina Sofia), récemment inauguré. Cette première soirée fut consacrée au Fidelio de Beethoven, sous la direction de Zubin Mehta et avec une distribution remarquable : Waltraud Meier, Peter Seiffert, Matti Salminen et Juha Uusitalo. La mise en scène de Pier’Alli était assez traditionnelle, mais pas obsolète pour autant.

Palau de les Arts Reina Sofía, Valencia © DAVID ILIFF. License: CC-BY-SA 3.0

Palau de les Arts Reina Sofía, Valencia © DAVID ILIFF. License: CC-BY-SA 3.0

Les membres de l’orchestre avaient été soigneusement sélectionnés par Lorin Maazel, directeur musical de l’ensemble, qui laissait à Zubin Mehta la direction du “Festival del Mediterrani” (qui clôture depuis chaque saison) ainsi que quelques interventions dans l’année, depuis la fosse ou à la direction de concerts symphoniques.
Avec une moyenne d’âge avoisinant les 29 ans, et issus de pays divers, la majorité des instrumentistes avaient déjà une carrière prometteuse loin de la côte espagnole mais furent attirés par l’opportunité de collaborer avec deux grands chefs au sein d’un projet dans lequel tout était à construire, et cela dans de très bonnes conditions financières. Les résultats ne tardèrent pas à se faire entendre. Bohème (critique – en espagnol), Simon Boccanegra, L’enfant et les sortilèges, Parsifal, pour n’en citer que quelques uns, furent donnés devant un public ébahi d’entendre un orchestre espagnol (bien que composé de musiciens de tous pays) aux cordes soyeuses, aux bois évocateurs et aux cuivres impeccables.
Les voix qui tenaient le haut de l’affiche, sélectionnées par Helga Smith, l’administratrice du théâtre, étaient aussi au centre de toutes les attentions. Les grands noms succédaient aux jeunes chanteurs à fort potentiel qui donnaient le meilleur de leur art pour un cachet bien sûr nettement inférieur à celui de leurs aînés célèbres.
La question de la programmation des huit saisons mériterait un long détour, mais pour faire court on pourrait dire qu’il a été décidé de ne pas trop “irriter” un public vraisemblablement conservateur. Il faut cependant mentionner d’autres éléments qui ont marqué profondément le travail de l’orchestre, tous liés aux problèmes du bâtiment conçu par l’architecte Santiago Calatrava : l’effondrement de la mosaïque de façade (lire ici un article en anglais à ce sujet), dont la question du remplacement n’est toujours pas réglée et qui obligea à fermer le théâtre au public pendant deux mois ; l’affaissement du plateau scénique tout juste inauguré, qui força également à reprogrammer plusieurs concerts, et enfin la grande inondation de 2007 qui détruisit entièrement le rez-de-chaussée du théâtre…
Le travail de l’orchestre continua malgré ces difficultés contextuelles et fut marqué dès la naissance de l’ensemble par l’influence très forte de Maazel et Mehta. Le premier, toujours à la recherche de la sonorité parfaite, fort d’une expérience auprès des orchestres du monde entier mais faisant preuve d’une terrible mauvaise humeur, ponça toutes les aspérités que l’ensemble laissait à entendre. Le bruit courait parmi les musiciens que se tromper devant lui coûtait très cher, mais c’était une crainte empreinte de respect qu’il inspirait aux musiciens. Dans un tel orchestre, composé de musiciens professionnels de bon niveau, on percevait bien entendu la valeur de son expérience et on lui pardonnait ainsi son tempérament difficile.
On se souvient encore de son interprétation de L’enfant et les sortilèges de Ravel, par exemple, ou de Madama Butterfly de Puccini. Il incarnait au sein de l’orchestre le “méchant” de l’histoire, un “méchant” qui leur apprenait beaucoup, comme durent l’admettre beaucoup de musiciens quand on commença à évoquer son départ.
Le rôle du “gentil” était depuis le début attribué à Zubin Mehta, qui avait lui aussi dirigé sur les scènes du monde entier mais était d’un caractère plus avenant. Mehta est un artiste idéal pour la fosse d’opéra, non seulement de par ses connaissances musicales mais aussi grâce à sa capacité à « raconter une histoire ». Sous sa direction, les personnages deviennent crédibles, le livret coule avec fluidité et chaque situation est montrée sous son meilleur jour.
De plus, il avait su développer avec l’orchestre une entente particulière, ce code immatériel que les grands chefs transmettent et qui aide les musiciens à comprendre exactement chaque geste et chaque regard.
La Tétralogie de Wagner (Der Ring des Nibelungen) que Mehta et l’Orchestre de la communauté de Valence montèrent un an seulement après la levée de rideau (au printemps 2007) et qu’ils terminèrent avec deux cycles complets en 2009 restera dans l’histoire ; sans parler des représentations beaucoup plus modestes, marquées par la crise, mais tout aussi remarquables d’Otello et de Traviata en 2013.
Par ailleurs, le chef natif de Bombay prit position de manière publique et constante pour la défense de l’Opéra de Valence, dénonçant le budget dérisoire que le gouvernement central lui attribuait comparé à celui d’autres opéras du pays, quel que soit le contexte politique (le gouvernement espagnol est passé des mains des socialistes (PSOE) à l’aile droite de l’échiquier politique (PP) en 2011). Il ne reçut jamais aucune réponse de la part des responsables politiques des deux bords.
La crise économique provoqua également des coupes drastiques dans les subventions attribuées au théâtre par la “Generalitat” (conseil général de la communauté autonome de Valence), faisant diminuer de fait le nombre d’opéras programmés et réduisant les possibilités d’engager de grandes voix, sauf grâce aux contacts privilégiés de l’administratrice Helga Schmidt (avec Placido Domingo par exemple).
Outre le budget toujours plus étroit, l’absence de projet clair de la part des responsables politiques donna lieu à une série de départs des musiciens de l’orchestre, qui passa de presque 90 instrumentistes lors de la première saison aux 54 salariés de l’ensemble aujourd’hui. Dernièrement, Guiorgui Anichenko (violoncelle solo) et Christopher Bowman (hautbois solo) ont notamment remis leur lettre de démission. L’orchestre doit désormais avoir recours presque systématiquement à des musiciens supplémentaires.
Les postes vacants ne sont que rarement pourvus et lorsqu’ils le sont, le fait d’être valencien semble être une valeur ajoutée, y compris pour le poste de directeur musical. En effet, ces derniers mois, la “Consejería de Cultura” (direction régionale de la culture) a essayé d’imposer une “valencianisation” de l’orchestre, en exigeant notamment que soit programmé chaque année au minimum un compositeur valencien (difficile d’imaginer comment établir une programmation quand les œuvres de Martín et Soler auront toutes été jouées…) et que soit donné plus d’espace aux fanfares locales dans la programmation.
Paradoxalement, le spectacle musical de la troupe de la Fura dels Baus qui devait ouvrir cette année le septième Festival del Mediterrani, en partenariat avec deux fanfares locales (Primitiva et Unión Musical de Llíria), a été annulé faute de moyens.
Avant tout cela, en 2010, Lorin Maazel avait quitté Valence pour diriger le philharmonique de Munich, quand le spectre de la crise assombrissait déjà le panorama culturel en Espagne.
Il fut remplacé sans grande réussite par le très jeune Omer Meir Wellber qui ne résista que jusqu’à la saison dernière.
La saison actuelle débuta sans directeur musical, jusqu’à ce que Helga Schmidt propose le poste à Zubin Mehta, qui continuait à diriger l’orchestre régulièrement. La proposition fut rendue publique en février de cette année, en sachant qu’elle reccueillerait une approbation totale des musiciens et du public. Mais il fallait que cette décision soit approuvée par la direction régionale de la culture, présidée par Maria José Català. C’est à ce moment que l’on commença à parler dans la presse locale et nationale de la question de la “valencianisation” de l’orchestre, des noms envisagés pour le poste de directeur, du budget alloué pour la saison, des négociations du plan de licenciement économique et d’une kyrielle de complications sans fin.
Zubin Mehta aurait demandé un entretien à la direction générale de la culture à ce sujet il y a plus d’un mois, sans avoir reçu depuis quelque réponse que ce soit. Avec un agenda rempli d’engagements, dont le plus voyant est le prochain concert du Nouvel An avec le philharmonique de Vienne, et sans que personne n’ait donné le détail du devenir du Palau de les Arts (probablement parce qu’il n’y en a pas), le chef indien a annoncé son départ le 5 juin dernier, dans un premier temps à ses musiciens, puis à l’administratrice.
Il semble difficile que la situation arrivée à un tel point de rupture puisse s’améliorer. Et il semble également inexorable que les musiciens, désormais démunis d’un quelconque attrait professionnel pour leur orchestre et soumis à des salaires en baisse, quittent le navire valencien sous peu.
Dernier maillon du naufrage annoncé depuis plusieurs mois, María José Català restera celle qui aura fait sombrer le meilleur orchestre de son pays.

Le CENTQUATRE, acteur clé de la politique culturelle de la Ville de Paris et de la Région Ile-de-France.

Les politiques culturelles régionales et parisiennes s’accordent pour favoriser la diffusion à un public plus large et auprès des personnes moins favorisées. C’est donc naturel qu’un grand établissement public ait été créé dans le 19e arrondissement de Paris dans les anciennes Pompes Funèbres de Paris. D’autres établissements ont vu le jour ces dernières années suivant un plan de réhabilitation de quartiers prioritaires[1] comme par exemple la Maison des Métallos dans le 11e arrondissement, et la gaité Lyrique dans le 3e arrondissement, ancien théâtre d’Offenbach transformé en lieu de création de l’art numérique. Ces différents lieux de diffusion offrent aussi des lieux de résidences pour les artistes en favorisant le lien entre l’artiste et les habitants.

Créer de nouveaux équipements structurants

La réhabilitation de ces zones s’est faite avec la création d’équipements culturels structurants qui reprennent des lieux historiques parfois abandonnés ou menacés de destruction comme la Gaité lyrique ou le Centquatre. Le dernier équipement inauguré est le Louxor, dédié au cinéma d’art et d’essai avec une programmation à la semaine et des animations pour le quartier comme un cinéma de province. A la consommation de la culture on oppose le lien social de proximité.

L’art numérique (dont le spectacle vivant et la musique) fait partie des nouvelles disciplines artistiques à faire connaitre au public.  En dehors des lieux dédiés, comme la Gaité Lyrique et la Maison des Métallos, le Centquatre offre une programmation artistique très large, Elle s’intéresse à l’ensemble de la création contemporaine dont l’art numérique, le spectacle vivant, la musique, la vidéo, le théâtre, etc.

La prise en compte des besoins des artistes par la Ville s’est traduite par plus d’espaces de créations avec une approche pluridisciplinaire et un lien fort avec le public et les habitants.

De son côté, l’Etat par l’intermédiaire de la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Île-de-France finance les actions de démocratisation d’accès à la culture notamment auprès des publics considérés comme prioritaires, comme les habitants de quartiers défavorisés où la Région et la Ville ont mis en place les équipements structurants.

Paris

Le CENTQUATRE

L’ambition du CENTQUATRE, qui est un EPCC géré par la Ville et le département de Paris, est de proposer la chaine complète de création et de production artistique au public. Au-delà du projet architectural de conservation, le lieu est conçu avec une grande artère au centre et des espaces de production et de diffusion sur les côtés.

C’est un lieu culturel aux multiples usages et aux multiples publics. Comme évoqué auparavant, c’est un espace de résidence pour la production artistique où le public sera accueilli aux différentes phases de création. Au-delà des manifestations artistiques où le public découvre les œuvres, les projets ont vocation à se construire avec le public dans le quotidien local.  Cette mixité participe à la revalorisation du nord est parisien voulu par la Ville.

Le lieu veut favoriser les croisements entre disciplines, entre amateurs et professionnels, entre public et privé et entre le monde artistique et le monde économique. De nombreux partenariats existent avec des structures extérieures comme la Maison de la Radio ou récemment avec le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour l’exposition sur Keith Haring.

Différents espaces sont dédiés aux pratiques amateurs (le Cinq) et aux enfants  (la Maison des Petits). Mais le plus étonnant et ce qui différentie vraiment le Centquatre, depuis le changement de direction, avec d’autres lieux, c’est l’utilisation des moindres recoins de la grande rue par différents amateurs. Ici, ce sera une répétition de théâtre et là, une chorégraphie. Il y a un accord tacite entre les habitants du quartier et l’administration dirigée par José-Manuel Gonçalvès qui permet à n’importe qui d’utiliser l’espace s’il est libre et de le libérer quand l’équipe du Centquatre en a besoin.

Le Centquatre, enfin, est un lieu d’innovation et de recherche. Le lien entre l’innovation et la création prend tout son sens dans ce lieu où entrepreneurs, chercheurs et artistes peuvent échanger et innover par la création. Dans ce cadre, il héberge la Nouvelle Fabrique Numérique qui réunit un collectif de designers autour des pratiques du DIY[2], qui questionne une nouvelle forme d’industrialisation de prototypes et de petites séries.

En 2012 Le Centquatre s’est associé à l’incubateur public Agoranov, spécialisé dans les entreprises liées à la recherche pour lancer un incubateur de projets à la croisée de la création et de l’innovation.  Les projets incubés sont sélectionnés sur leur liens avec la création mais surtout sur leur besoin d’expérimentation avec le public du Centquatre. Le projet doit être immergé dans l’espace qui tout entier est un espace d’innovation et de création.

Phonotonic & Just4ladies! – Interactive musical and dance performance – CENTQUATRE from phonotonic on Vimeo.

Conclusion

Notre époque connait de profondes mutations liées au numérique, et la création joue un rôle important. Depuis l’apparition des premiers ordinateurs, les artistes se sont emparés des choses technologiques surtout depuis la révolution internet et aujourd’hui, la révolution des objets connectés[3]. La maitrise de ces technologies permet aux artistes d’aller au-delà des performances techniques pour proposer une vision. Il en découle aussi un décloisonnement des disciplines rapprochant l’art numérique des arts plus traditionnels comme le spectacle vivant, la musique, la sculpture, etc.

Ce décloisonnement a lieu aussi au profit de la recherche et de l’innovation. C’est ce qui peut intéresser l‘acteur politique d’un territoire. Certains artistes mènent tellement loin l’expérimentation qu’ils rejoignent les préoccupations de chercheurs. On peut citer le Computer Sony Lab à Paris qui a des équipes de recherche en musique avec des designers ou plus récemment Albertine Meunier[4], artiste qui travaille sur la question du vieillissement avec les chercheurs d’Orange.

En quoi cela peut intéresser une collectivité ?

La collectivité a besoin d’accompagner l’émergence de projets innovants sur le territoire pour augmenter la compétitivité. Les politiques publiques ont un impact sur le développement des technologies notamment par l’amélioration de l’interaction entre les acteurs du système d’innovation[5] « Il est essentiel pour tous les dirigeants d’être préalablement sensibilisés à la culture de l’innovation. C’est clairement ce qu’il ressort de l’étude réalisée par le CETU EthiCs de l’Université de Tour. » C’est ce qui ressort d’un rapport de la Région Centre[6] et largement partagé au niveau national.  Vous pouvez voir page 14 du rapport les orientations  stratégiques  qui propose un plan markéting, le partage d’expérience, la médiation, etc. Le créatif a une place déterminante dans la réussite de ces orientations.

Les lieux culturels de la diffusion et de l’échange

La culture et l’innovation sont étroitement liées en particulier dans le domaine de l’art numérique.Elle peut le faire en implantant des lieux de pratiques hybrides comme c’est le cas avec le Cube, le Centquatre, la Gaité Lyrique ou plus récemment les 26 couleurs à Saint-Fargeau-Ponthierry. Ces lieux d’art numérique doivent permettre des rencontres avec le public bien sûr, mais aussi avec les amateurs, les « bidouilleurs », les start-ups et les entreprises.

L’animation de ces lieux est primordiale pour faire naitre les échanges et peut être d’autres projets. Cela implique une équipe d’animation culturelle pluridisciplinaire capable d’accompagner des artistes dans leur transversalité et sensible au lien avec l’entreprise et la recherche, éventuellement dans le cadre d’un incubateur. Le management d’un projet commun peut s’inspirer de certaines méthodes du design[7]: apprendre, observer, questionner et tester.

Le créatif, acteur de la diffusion de la culture de l’innovation

L’innovation n’est pas facile à appréhender, car il faut être capable de voir en dehors de nos habitudes, comprendre les changements et imaginer ce qui n’est pas. L’artiste est constamment dans l’observation et la réflexion et il peut nous guider pour sortir du cadre. Comme l’a écrit Rémi Saint-Péron : « Nous avons tous un cerveau gauche et un droit, et nous sommes tous potentiellement des créatifs. Il suffit d’en créer les conditions, de croire en son potentiel créatif et de sortir du cadre ! »[8]

 

 

[1] Voir la carte « Charte de coopération culturelle 2009-2011 » dans les dossiers de presse de la politique culturelle de la Ville de Paris (Paris, 2011).

[2] Do It Yoursel : « Le faire sois même » est un courant né aux Etats-Unis avec la création des imprimantes 3D auto répliquantes.

[3] Voir le projet Phonotonic : www.phonotonic.com et les performances d’EZRA, artiste de beat boxing. http://my.tv.sohu.com/us/63342893/22566137.shtml

[4] (Meunier, 2013) Vois son site : http://www.albertinemeunier.net/

[5] L’innovation, une affaire d’état p137 (Rochet, 2007)

[6] Voir le rapport (Centre, 2009): http://www.regioncentre.fr/files/live/sites/regioncentre/files/contributed/docs/avenir-region/etudes-strategies/strategies/Strategie-Regionale-Innovation.pdf

[7] Le design management, Kathryn Best, 2006 (Best, 2009)

[8] Lire, p77, le récit de Rémi Saint-Péron, coach en créativité, chargé de cours à Paris Descartes et administrateur d’Innov’Acteur. (Garcia & de Peganow, 2012)