Vers la fin du meilleur orchestre d’Espagne ?

Le 25 octobre 2006, l’orchestre de la communauté autonome de Valence (Espagne) donnait son premier concert dans la fosse de l’Opéra de Valence (Palau de les Arts -Palais des Arts Reina Sofia), récemment inauguré. Cette première soirée fut consacrée au Fidelio de Beethoven, sous la direction de Zubin Mehta et avec une distribution remarquable : Waltraud Meier, Peter Seiffert, Matti Salminen et Juha Uusitalo. La mise en scène de Pier’Alli était assez traditionnelle, mais pas obsolète pour autant.

Palau de les Arts Reina Sofía, Valencia © DAVID ILIFF. License: CC-BY-SA 3.0

Palau de les Arts Reina Sofía, Valencia © DAVID ILIFF. License: CC-BY-SA 3.0

Les membres de l’orchestre avaient été soigneusement sélectionnés par Lorin Maazel, directeur musical de l’ensemble, qui laissait à Zubin Mehta la direction du “Festival del Mediterrani” (qui clôture depuis chaque saison) ainsi que quelques interventions dans l’année, depuis la fosse ou à la direction de concerts symphoniques.
Avec une moyenne d’âge avoisinant les 29 ans, et issus de pays divers, la majorité des instrumentistes avaient déjà une carrière prometteuse loin de la côte espagnole mais furent attirés par l’opportunité de collaborer avec deux grands chefs au sein d’un projet dans lequel tout était à construire, et cela dans de très bonnes conditions financières. Les résultats ne tardèrent pas à se faire entendre. Bohème (critique – en espagnol), Simon Boccanegra, L’enfant et les sortilèges, Parsifal, pour n’en citer que quelques uns, furent donnés devant un public ébahi d’entendre un orchestre espagnol (bien que composé de musiciens de tous pays) aux cordes soyeuses, aux bois évocateurs et aux cuivres impeccables.
Les voix qui tenaient le haut de l’affiche, sélectionnées par Helga Smith, l’administratrice du théâtre, étaient aussi au centre de toutes les attentions. Les grands noms succédaient aux jeunes chanteurs à fort potentiel qui donnaient le meilleur de leur art pour un cachet bien sûr nettement inférieur à celui de leurs aînés célèbres.
La question de la programmation des huit saisons mériterait un long détour, mais pour faire court on pourrait dire qu’il a été décidé de ne pas trop “irriter” un public vraisemblablement conservateur. Il faut cependant mentionner d’autres éléments qui ont marqué profondément le travail de l’orchestre, tous liés aux problèmes du bâtiment conçu par l’architecte Santiago Calatrava : l’effondrement de la mosaïque de façade (lire ici un article en anglais à ce sujet), dont la question du remplacement n’est toujours pas réglée et qui obligea à fermer le théâtre au public pendant deux mois ; l’affaissement du plateau scénique tout juste inauguré, qui força également à reprogrammer plusieurs concerts, et enfin la grande inondation de 2007 qui détruisit entièrement le rez-de-chaussée du théâtre…
Le travail de l’orchestre continua malgré ces difficultés contextuelles et fut marqué dès la naissance de l’ensemble par l’influence très forte de Maazel et Mehta. Le premier, toujours à la recherche de la sonorité parfaite, fort d’une expérience auprès des orchestres du monde entier mais faisant preuve d’une terrible mauvaise humeur, ponça toutes les aspérités que l’ensemble laissait à entendre. Le bruit courait parmi les musiciens que se tromper devant lui coûtait très cher, mais c’était une crainte empreinte de respect qu’il inspirait aux musiciens. Dans un tel orchestre, composé de musiciens professionnels de bon niveau, on percevait bien entendu la valeur de son expérience et on lui pardonnait ainsi son tempérament difficile.
On se souvient encore de son interprétation de L’enfant et les sortilèges de Ravel, par exemple, ou de Madama Butterfly de Puccini. Il incarnait au sein de l’orchestre le “méchant” de l’histoire, un “méchant” qui leur apprenait beaucoup, comme durent l’admettre beaucoup de musiciens quand on commença à évoquer son départ.
Le rôle du “gentil” était depuis le début attribué à Zubin Mehta, qui avait lui aussi dirigé sur les scènes du monde entier mais était d’un caractère plus avenant. Mehta est un artiste idéal pour la fosse d’opéra, non seulement de par ses connaissances musicales mais aussi grâce à sa capacité à « raconter une histoire ». Sous sa direction, les personnages deviennent crédibles, le livret coule avec fluidité et chaque situation est montrée sous son meilleur jour.
De plus, il avait su développer avec l’orchestre une entente particulière, ce code immatériel que les grands chefs transmettent et qui aide les musiciens à comprendre exactement chaque geste et chaque regard.
La Tétralogie de Wagner (Der Ring des Nibelungen) que Mehta et l’Orchestre de la communauté de Valence montèrent un an seulement après la levée de rideau (au printemps 2007) et qu’ils terminèrent avec deux cycles complets en 2009 restera dans l’histoire ; sans parler des représentations beaucoup plus modestes, marquées par la crise, mais tout aussi remarquables d’Otello et de Traviata en 2013.
Par ailleurs, le chef natif de Bombay prit position de manière publique et constante pour la défense de l’Opéra de Valence, dénonçant le budget dérisoire que le gouvernement central lui attribuait comparé à celui d’autres opéras du pays, quel que soit le contexte politique (le gouvernement espagnol est passé des mains des socialistes (PSOE) à l’aile droite de l’échiquier politique (PP) en 2011). Il ne reçut jamais aucune réponse de la part des responsables politiques des deux bords.
La crise économique provoqua également des coupes drastiques dans les subventions attribuées au théâtre par la “Generalitat” (conseil général de la communauté autonome de Valence), faisant diminuer de fait le nombre d’opéras programmés et réduisant les possibilités d’engager de grandes voix, sauf grâce aux contacts privilégiés de l’administratrice Helga Schmidt (avec Placido Domingo par exemple).
Outre le budget toujours plus étroit, l’absence de projet clair de la part des responsables politiques donna lieu à une série de départs des musiciens de l’orchestre, qui passa de presque 90 instrumentistes lors de la première saison aux 54 salariés de l’ensemble aujourd’hui. Dernièrement, Guiorgui Anichenko (violoncelle solo) et Christopher Bowman (hautbois solo) ont notamment remis leur lettre de démission. L’orchestre doit désormais avoir recours presque systématiquement à des musiciens supplémentaires.
Les postes vacants ne sont que rarement pourvus et lorsqu’ils le sont, le fait d’être valencien semble être une valeur ajoutée, y compris pour le poste de directeur musical. En effet, ces derniers mois, la “Consejería de Cultura” (direction régionale de la culture) a essayé d’imposer une “valencianisation” de l’orchestre, en exigeant notamment que soit programmé chaque année au minimum un compositeur valencien (difficile d’imaginer comment établir une programmation quand les œuvres de Martín et Soler auront toutes été jouées…) et que soit donné plus d’espace aux fanfares locales dans la programmation.
Paradoxalement, le spectacle musical de la troupe de la Fura dels Baus qui devait ouvrir cette année le septième Festival del Mediterrani, en partenariat avec deux fanfares locales (Primitiva et Unión Musical de Llíria), a été annulé faute de moyens.
Avant tout cela, en 2010, Lorin Maazel avait quitté Valence pour diriger le philharmonique de Munich, quand le spectre de la crise assombrissait déjà le panorama culturel en Espagne.
Il fut remplacé sans grande réussite par le très jeune Omer Meir Wellber qui ne résista que jusqu’à la saison dernière.
La saison actuelle débuta sans directeur musical, jusqu’à ce que Helga Schmidt propose le poste à Zubin Mehta, qui continuait à diriger l’orchestre régulièrement. La proposition fut rendue publique en février de cette année, en sachant qu’elle reccueillerait une approbation totale des musiciens et du public. Mais il fallait que cette décision soit approuvée par la direction régionale de la culture, présidée par Maria José Català. C’est à ce moment que l’on commença à parler dans la presse locale et nationale de la question de la “valencianisation” de l’orchestre, des noms envisagés pour le poste de directeur, du budget alloué pour la saison, des négociations du plan de licenciement économique et d’une kyrielle de complications sans fin.
Zubin Mehta aurait demandé un entretien à la direction générale de la culture à ce sujet il y a plus d’un mois, sans avoir reçu depuis quelque réponse que ce soit. Avec un agenda rempli d’engagements, dont le plus voyant est le prochain concert du Nouvel An avec le philharmonique de Vienne, et sans que personne n’ait donné le détail du devenir du Palau de les Arts (probablement parce qu’il n’y en a pas), le chef indien a annoncé son départ le 5 juin dernier, dans un premier temps à ses musiciens, puis à l’administratrice.
Il semble difficile que la situation arrivée à un tel point de rupture puisse s’améliorer. Et il semble également inexorable que les musiciens, désormais démunis d’un quelconque attrait professionnel pour leur orchestre et soumis à des salaires en baisse, quittent le navire valencien sous peu.
Dernier maillon du naufrage annoncé depuis plusieurs mois, María José Català restera celle qui aura fait sombrer le meilleur orchestre de son pays.

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