“Quand les mains murmurent” : enseigner la direction d’orchestre

affiche quand les mains

Mercredi 18 juin dernier, dans le cadre des “mercredis du doc”, le cinéma La Clef (Paris 5e) diffusait “Quand les mains murmurent”, un documentaire de Thierry Augé tourné au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), en présence du réalisateur et du protagoniste principal, Philippe Ferro.

Avant la projection, Thierry Augé explique comment l’idée de ce documentaire lui est venue : en filmant un plan-séquence dans les couloirs du CNSM, il était attiré par la musique émanant d’une salle de classe, prenait quelques images via le “hublot” de la salle, puis se laissait entraîner vers la mélodie de la classe voisine… Et voulait terminer devant une salle silencieuse, face à un hublot vide. La salle devant laquelle il mit fin à sa séquence était bien silencieuse, mais pas vide. Il y observa une scène étrange : un professeur, au pupitre, dirigeait à la baguette en l’absence de tout musicien. En face de lui, une poignée d’élèves suivait ses gestes avec attention, un oeil sur la partition. “Cela faisait visiblement sens pour eux… Mais moi je ne comprenais rien à ce qui se passait. Alors j’ai éteint la caméra et je suis entré dans la salle”, nous raconte le réalisateur.

C’est ainsi qu’il fait la rencontre de Philippe Ferro, professeur de la classe d’initiation à la direction d’orchestre du CNSM de Paris. “Quand les mains murmurent” naît de cette rencontre fructueuse et de la volonté du réalisateur de comprendre et de partager cette découverte d’une facette méconnue de l’enseignement musical.

La classe d’initiation à la direction d’orchestre est une discipline complémentaire, réservée aux élèves du CNSM (qui y étudient déjà la pratique instrumentale, l’écriture, la formation musicale ou autre).

La caméra suit le parcours des sept élèves de première année, depuis l’annonce de leur admission dans la classe au printemps 2011 jusqu’au concert qui clôt cette première année, en juin 2012, à l’issue duquel trois élèves seront retenus pour passer dans la classe supérieure.

Il est intéressant de voir comment ces élèves, excellents musiciens dans leur domaine de prédilection, se mettent à nouveau dans la peau du débutant dans une approche différente de la musique.

Le réalisateur les filme au plus près dans cette démarche, des premiers gestes maladroits face au professeur et aux six camarades de classe jusqu’à la première rencontre avec l’orchestre, en passant par les “débriefings”. Ces moments créent une mise en abyme dans le documentaire : le réalisateur filme l’élève et le maître face à un ordinateur, en train de regarder une vidéo de l’apprenti chef en action. Le professeur laisse l’élève faire d’abord son auto-critique avant de lui donner ses conseils, ce qui donne lieu à quelques scènes cocasses qui provoquent les rires (bienveillants) de la salle.

Le temps d’une année, on voit évoluer considérablement chacun des élèves, qui s’affirment et acquièrent un langage corporel propre, une identité musicale.

On prend plaisir à faire partie de ce groupe de musiciens le temps du documentaire, un groupe qui échange beaucoup, travaille ensemble, et se soude dans les moments d’angoisse. Le réalisateur filme d’une manière très intéressante le stress précédant le concert de fin d’année, grande échéance pour les élèves : il demande à chacun de fermer les yeux, seul face caméra, et de décrire ce qu’il fera, verra, ressentira quand il entrera en scène quelques minutes plus tard. On voit alors se révéler la personnalité de chaque étudiant, ses doutes et ses ambitions, et on perçoit l’importance de ces moments dans la vie de ces jeunes musiciens. Peu d’entre eux vont faire le choix d’une carrière de chef d’orchestre, mais cette classe d’initiation leur aura permis d’approcher la musique d’une autre façon.

“Quand les mains murmurent” est un documentaire passionnant, qui permet de soulever un coin du voile de secret qui entoure la direction d’orchestre. On comprend la fascination pour la transmission d’un savoir mystérieux, quelque peu magique et on se demande vraiment comment s’enseigne le langage immatériel du chef, le charisme, la force du geste et du regard… Le réalisateur pose un beau regard sur ces élèves et sur leur professeur, un regard juste et très proche . On peut cependant regretter que la qualité des images ne soit parfois pas au rendez-vous, avec des ombres, des flous, des problèmes de mise au point récurrents qui brouillent par moments le propos du réalisateur, dont on ne sait plus très bien ce qu’il a voulu montrer.

Il explique à l’issue de la projection, lors d’un long échange avec le public, qu’il a mis du temps à trouver sa place et à se faire oublier au sein de cette classe, ce qui est effectivement perceptible dans le film.

Ce temps d’échange dans la salle de projection se révèle presque aussi passionnant que le documentaire lui-même, et les nombreuses questions ou remarques montrent l’intérêt du public pour la question traitée. Un spectateur soutient que “diriger un orchestre, c’est un miracle”. Un autre demande à Philippe Ferro si sa participation à ce film a changé sa manière d’enseigner. La réponse de l’intéressé laisse la salle un peu hébétée : “oui, depuis j’ai arrêté d’enseigner”. Il développe un peu plus tard en expliquant qu’après des années d’exercice, il n’est plus certain que la direction d’orchestre puisse être enseignée. “On ne peut apprendre que des rudiments. Le problème n’est pas le geste : on peut apprendre à marcher. Mais on marche pour aller quelque part, et on ne peut pas enseigner où aller… La musique contient une part de technique ; une fois qu’on l’a épuisée, il n’y a plus rien à enseigner”.

Philippe Ferro n’est bien sûr pas le seul à douter de la possibiltié d’enseigner la direction, ce langage très personnel entre un chef et ses musiciens. Le grand chef Georges Prêtre a par exemple exprimé ce point du vue à de nombreuses reprises.

“Quand les mains murmurent” permettra à chacun de ses spectateurs de se poser cette question, celle de la transmission d’un savoir aussi subtil et complexe que la direction d’orchestre.

QUAND LES MAINS MURMURENT
France | 2012 | 58 min | vostf
un film de : Thierry Augé (France)
image : Thierry Augé
montage : Bertrand Sart
son : Jean-Yves Pouyat
production/distribution : La Huit Production (France) – distribution@lahuit.fr

Distinctions
2013 : Festival International Jean Rouch – Paris – Prix du Patrimoine Culturel Immatériel
2013 : Festival International Jean Rouch – Paris – Prix Bartok
2013 : Sacem – Paris – Prix du Documentaire musical de création

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