La musique sans les musicens

LA MUSIQUE SANS LES MUSICIENS

Déjà, les robots remplacent des DJ, les algorithmes génèrent de la musique, et les applications permettent d’anticiper les futurs hits. Et si demain, au lieu de devenir « tous artistes », nous assistions plutôt à l’inexorable disparition de la figure du musicien ? Imaginez un samedi soir comme un autre. Après une semaine de labeur, vous avez des fourmis dans les jambes et, l’alcool joyeux, vous sortez en boîte de nuit. À l’entrée, pas de videur mais un écran sur lequel vous badgez votre smartphone. Un simple scan indique instantanément la musique que vous écoutez et votre humeur du moment. Sur le dancefloor, capteurs et caméras vérifient si la musique jouée ce soir attire bien les danseurs. Régulièrement, certains de vos morceaux préférés – ceux que vous aviez justement envie d’écouter ce soir – s’invitent dans la playlist. Ravi, vous commandez une vodka. La fête bat son plein. Derrière les platines, pourtant, pas de maestro du mix. Cela fait bien longtemps que les clubs ne font plus appel à des DJ. Trop humains, pas assez fiables. Ce soir, c’est Selector qui régale. Une machine efficace, implacable, qui analyse les données de chaque client et se charge d’élaborer le set parfait.

« Human – Robot »


 

Surréaliste, cette scène préfigure cependant l’avenir de l’écoute musicale. En février 2014, le premier robot-DJ de la planète était inauguré au Fame, une discothèque d’Austin, au Texas. Le projet, baptisé POTPAL, doit permettre de remplacer les habituels DJ résidents par des machines, moins coûteuses et plus sûres. Jamais ivre, jamais drogué, jamais fatigué, le robot enchaîne les titres, toute la nuit, inlassablement, sans accroc ni faute de goût.

Au vénérable Imperial College de Londres, le professeur Armand Leroi va plus loin encore. Ce chercheur britannique travaille sur un algorithme qui génère de nouvelles musiques sans compositeur. Son voisin et partenaire, Bob MacCallum, a déjà créé Darwin Tunes, un logiciel capable de capter des sons dans son environnement immédiat et de produire, à partir de ces échantillons, des boucles musicales et des morceaux. En fonction des retours du public et du nombre d’écoutes, le software affine ses productions. Bien qu’encore embryonnaires, ces projets questionnent la place du musicien dans la création. Allons-nous vraiment, un jour, remplacer les musiciens par des machines, des logiciels autonomes ?

Amateur de claviers Korg et de gadgets sonores, Jean-Benoît Dunckel, moitié du groupe Air, ne valide pas l’hypothèse : « La musique est faite par des humains et pour des humains. Quand tu mets un ordinateur entre les deux, ça peut aller, mais il est là avant tout pour les humains, pas pour les remplacer. » À terme, l’ordinateur et ses dérivés pourraient cependant prendre le pas sur les instruments classiques, nous dit le journaliste américain David Kusek, coauteur de The Future of Music (Berklee Press, 2005) : « Pour beaucoup, créer de la musique à partir d’un logiciel, ce n’est pas être musicien. C’est totalement faux ! »

 

L’auteur et compositeur américain Lee Barry a une vision beaucoup plus radicale du futur de la pratique musicale. Dans sa nouvelle d’anticipation, Reset, il dépeint un monde situé entre 2045 et 2085 dans lequel musiciens et musiques analogiques ont totalement disparu. La musique pop est fabriquée grâce à des algorithmes, exploitant les bases de données géantes qui regroupent le patrimoine musical de l’humanité et des catalogues exhaustifs de samples, de tempos et d’ambiances. Le musicien n’est plus tant un créateur qu’une sorte d’administrateur, n’ignorant rien des rudiments du code informatique. « La création musicale sera en équilibre entre la programmation d’algorithmes et l’exploitation de bases de données. Elle sera moins sensible et beaucoup plus scientifique qu’aujourd’hui. Les jeunes n’auront d’ailleurs aucune idée de ce qu’est une guitare », précise Lee Barry. Dans l’univers de Reset, on ne parle d’ailleurs plus de « disc-jockey » mais de « data-jockey ». Artistes et public sont connectés via les réseaux sociaux. Les concerts n’existent plus. « Augmentés » par des capteurs, les musiciens proposent de nouveaux types de prestations mêlant danse et performance artistique.

Dans un tel univers, le refrain « tous artistes », qu’on entend un peu partout pour décrire les conséquences de l’accès facile aux logiciels de fabrication et de production de sons, prend tout son sens. Le savoir-faire, l’apprentissage du solfège, la capacité à composer ou jouer d’un instrument n’entrent plus en ligne de compte. La création musicale devient alors instantanée, intentionnelle, hyper individualisée. Et la musique perd en partie sa dimension festive et collective. Mais même dans un tel scénario, elle reste une activité éminemment sociale : « La frontière entre artiste et public sera encore plus floue. La musique ne sera plus un enregistrement, un CD, un vinyle ou un concert, mais une expérience, une interaction totale entre l’artiste et son public », imagine Lee Barry.

En attendant de vivre dans le monde de Reset, la technologie sert déjà à anticiper nos envies de musique. En mars 2014, la plate-forme de streaming Spotify envoyait un signal fort en rachetant The Echo Nest, société spécialisée dans la recommandation musicale. Forte d’une base de 35 millions de morceaux et plusieurs milliards de données collectées auprès des auditeurs de musique en streaming, The Echo Nest entend devancer les souhaits des internautes en leur proposant des playlists ou des webradios conformes à leurs goûts. De son côté, Shazam, logiciel de reconnaissance instantanée des morceaux, tente d’anticiper l’éclosion de hits en exploitant les 15 millions de requêtes reçues quotidiennement. En 2012, l’application est déjà parvenue à devancer le succès mondial de Lana Del Rey. De là à fabriquer à la chaîne les futurs tubes, il n’y a plus qu’un pas, qui pourrait être comblé par le développement d’algorithmes et d’intelligences artificielles. Les musiciens ne seraient alors plus des créateurs, ni des praticiens de la musique, mais de simples accessoires vintage. Bref, une espèce en voie d’extinction.

Texte de Fabien Benoit pour Usbek & Rica

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