Trop de musicologie

C’est ce que déclarait Matthieu Gallet, tout juste nommé à la tête de Radio France, le 28 avril dernier : « Ma troisième priorité [après France Info et Le Mouv’, NDLR], c’est France Musique. Il n’est pas acceptable qu’à Paris, par exemple, l’audience de France Musique soit de 1,2 point contre 3,5 pour Radio Classique. On ne peut pas accepter un rapport de un à trois et pour cela il va falloir réfléchir à adapter la programmation, en laissant plus de place à la musique et moins à la musicologie ».

C’est le cliché dont les mélomanes raffolent : France Musique, radio de musicologues où 90% du temps est consacré à des dialogues obscurs entre spécialistes chevronnés au sabir incompréhensible… ou à des retransmissions live de concerts de l’IRCAM. Le cliché opposé, c’est celui de la voix doucereuse qui vous murmure à l’oreille « Vous êtes zen sur Radio Classique », passe un début de mouvement de symphonie (la 5e de Beethoven si possible) et enchaîne avec le Beau Danube bleu entre deux brèves économiques.

Radio

 

Au-delà des blagues de mélomanes, il y a deux conceptions bien distinctes de la radio musicale. Et peut-être, après tout, une vision désuète et une autre à la pointe… mais lesquelles ?

 

A l’heure où toute l’industrie culturelle tremble (depuis quinze ans, tout de même) au seul mot de « numérique », la solution déjà choisie par tous semble la plus payante : celle du premium. Initiée dans des activités qui n’ont rien à voir avec la culture, la stratégie de la très haute qualité s’est d’abord développée pour concurrencer les compagnies low cost (élargissement de la gamme Flying Blue), les opérateurs à prix cassés (développement du SAV et des options de forfaits haut de gamme chez Orange, SFR et Bouygues), les marques de distributeur (packaging à tout va et publicité de plus en plus institutionnelle pour renforcer l’image de la marque plus que celle du produit). Puis a investi les industries culturelles : face à la crise de la presse, les quotidiens enrichissent leurs magazines du week-end ou réinventent l’expérience papier ; face à celle du disque, les indépendants sortent des livres-disques, des boxed sets et autres disques-objets de toute beauté, qu’on offrira plus volontiers qu’une carte iTunes à Noël.

De leur côté, les radios d’information souffrent de la concurrence à peine loyale d’internet en général et de Twitter en particulier, des flux d’infos qui nous submergent, des notifications de l’iPhone et de BFMTV qui tourne en boucle dans un coin du salon. Les radios musicales, elles, pâtissent du développement du streaming et des playlists en ligne : quel intérêt d’écouter Radio Classique quand on peut laisser Qobuz en fond sonore, mettre en pause quand on veut, choisir les pistes que l’on écoute, sur tous ses appareils même hors connexion, cliquer sur les liens associés et lire une ou deux interviews liées — le tout pour quelques euros par mois, que de toute façon il est devenu impensable de ne pas dépenser quand cela peut économiser des sommes folles en disques et en téléchargement ?

France Musique n’est pas une radio musicale mais une radio de musique. Musiciens, mélomanes, amateurs et professionnels, s’y retrouvent dans un dialogue intéressant et intéressé sur la musique. Chacun y trouve son compte (des Plaisirs d’amour de Frédéric Lodéon aux Plaisirs du quatuor de Stéphane Goldet, l’horizon est large) et y trouve ce qu’on ne trouve pas sur Spotify : des explications, des interprétations, des critiques. Comme les livres-disques, France Musique apporte au traditionnel « robinet à musique » un débit intelligent et une plus-value inestimable qui rendent à la radio le seul intérêt qu’elle présente face au streaming. La chaîne publique n’a pas vocation à diffuser en boucle de la musique d’ascenseur (ou comme un ascenseur), mais à éduquer ses auditeurs, néophytes et musicologues ; à délivrer des informations et des explications de qualité ; à mettre sur les ondes ce qu’aucune autre chaîne ne se risquera à passer ; à donner à la musique l’expérience premium qu’elle mériterait dans n’importe quel autre secteur. En 2014, il est évident que cette expérience-là est la seule possible.

En attendant, les licenciements de producteurs commencent. Selon Télérama, il s’est d’abord agi, le 26 juin, de François Hudry (Chefs-d’œuvre et découvertes), Marcel Quillévéré (Les Traverses du temps), David Jisse (Electromania), Gérard Pesson (Boudoir & autres), Marc Dumont (Horizons chimériques), et Jean-Pierre Derrien (Le débloc-notes, Le Matin des musiciens), puis, le 29 juin, de Charles Pierre Vallière, Jean-Michel Dhuez (La Matinale), Xavier Prévost (Bleu, la nuit) et Olivier Barrot (Sérénade à 3).

Qui les remplaceront ? Et quelle fréquence remplacera FranceMu dans les oreilles des mélomanes ? Aucune, sans doute : les radios meurent aussi.

Construction de la Maison de la radio

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