Artiste, trouve-toi un vrai métier!

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La culture et les artistes ont un prix, mais lequel ? Une question difficile à laquelle les français doivent aujourd’hui répondre de nouveau. Chaque pays est libre de choisir son modèle culturel. Depuis 1936, notre pays se distingue par un système unique de protection sociale et de rémunération des artistes dont la profession est caractérisée par une instabilité due à la succession de contrats courts. Les artistes et les techniciens ont donc droit en France à une indemnisation du chômage pour compenser les périodes creuses à condition de justifier d’au moins 507 heures de travail au cours des 10 derniers mois pour les techniciens et de 10 mois et demi pour les artistes. Mais comme tout système, celui-ci laisse avec le temps apparaître des imperfections et est aujourd’hui remis en cause, ce qui provoque des mouvements de grèves massifs des artistes et techniciens qui font pression sur les festivals estivaux (festival d’Avignon, Nuits de Fourvière). Les pétitions circulent. Les annulations de spectacle se multiplient. Quelles en sont les motifs et quelles solutions sont envisagées ?

Le système de l’intermittence n’a jamais été une garantie pour les professionnels du spectacle : il s’agit d’une convention signée par les acteurs sociaux qui se réunissent tous les trois ans, et reconsidèrent le régime. La crise que l’on traverse aujourd’hui n’est donc pas la première. Le nouvel accord du 23 mai 2014 prévoit un plafonnement du cumul des indemnités et du salaire, un rallongement du délai de carence entre la fin des périodes travaillées et le versement des allocations ainsi qu’une augmentation des cotisations sociales et patronales. Si les deux dernières dispositions rentrent en vigueur, elles impacteront essentiellement les professionnels aux revenus les plus faibles sur lesquels elles feront peser un risque de précarisation, ce qui fragiliserait le secteur culturel. Les professionnels s’accordent à dire que les spectacles se vendent aujourd’hui moins bien en nombre et les prix sont revus à la baisse. Il est également important de rappeler qu’aucun pays de la zone euro n’a un niveau de charges sociales aussi élevé qu’en France. Beaucoup de petites compagnies artistiques n’ont pas vu les cachets de leurs artistes augmenter depuis 2008 malgré l’augmentation du coût de la vie. Il s’agit d’un régime qui concerne 250 000 personnes, mais sur les 250 000 qui cotisent, 100 000 seulement touchent des indemnités. Trois quarts des intermittents du spectacle gagnent moins de 9000 euros annuels. Il faut savoir également qu’il s’agit d’un secteur qui est déjà affaibli à cause de l’arrivée du numérique et de la crise du disque. Une augmentation des charges ne servirait donc qu’à raréfier l’emploi des artistes. Or, la culture est un poumon d’activité en France, qui dégage une valeur ajoutée de 57,8 milliards d’euros, soit 3,2% du PIB national, presque autant que le secteur de l’agriculture et des industries alimentaires et 7 fois plus de celui de l’industrie automobile (selon l’étude sur l’apport de la culture à l’économie française, publiée le 03/01/2014).

Avec la crise économique, la précarité touche de plus en plus d’autres secteurs et les esprits s’échauffent. Les artistes sont clairement vus aujourd’hui comme des privilégiés. Certains professionnels du spectacle ayant une situation confortable, sont violemment attaqués par les internautes et les journalistes qui y voient une injustice. Nous sommes dans un contexte qui facilite la provocation d’un conflit pour opposer fonctionnaires contre salariés du privé, chômeurs contre lèves-tôt, intermittents contre les chômeurs du régime général. Pourquoi, en effet ne dirait-on pas : le modèle français est unique, les autres pays fonctionnent sans, pourquoi pas nous ? Il faut savoir que la France n’est pas le seul pays au monde qui a un modèle de financement de la culture particulier. Chaque brésiliens par exemple, puisque il s’agit d’un thème d’actualité, cotise pour la culture via une taxe de 1,5% prélevée sur les salaires et ce système est inscrit dans la constitution !Les médias manipulent l’opinion publique (BFM TV par exemple, sur son site web propose un sondage : « les intermittents, une colère justifiée ? », une provocation ?) et le calcul du déficit annoncé par l’UNEDIC et affiché dans la presse a été remis en cause.

Pourtant, si nous observons le débat sur les intermittents de plus près, que voyons que la méprise manifestée à l’égard des artistes, est due à une méconnaissance profonde de leurs métiers et de leur champ économique. Il est tout d’abord important de rappeler que l’intermittence n’est ni un métier, ni un statut : il s’agit d’un régime d’assurance chômage. L’appellation d’« intermittent » a longuement été une étiquette péjorative accolée aux métiers artistiques, inscrits dans la conscience collective des citoyens comme ceux qui travaillent moins que les autres. Modifier cette désignation serait déjà un grand pas un avant. Il faut ensuite re-préciser que les 507 heures effectuées par les professionnels du spectacle ne sont pas comptabilisées de la même manière que pour les salariés. Pour les artistes, ces heures ne comprennent que la prestation scénique et non pas :

– le travail personnel journalier des artistes (au minimum deux jours de travail par jour pour se maintenir à un bon niveau technique)
– les répétitions avec les autres artistes du collectif (plusieurs fois par semaine)
– la recherche d’engagements (démarcher les producteurs…)
– la communication sur le spectacle
– la négociation et le suivi des contrats
– les déplacements (oui, peu d’artistes ont les moyens de se payer des chauffeurs – après avoir fini leur représentation, ils font souvent des centaines de kilomètres au volant de nuit pour arriver sur le lieu de leur prochain spectacle)
– l’entretien des véhicules
– l’achat de matériel (instruments de musique, son, éclairage, costumes, accessoires)
– le chargement du matériel, le déchargement sur le lieu du spectacle, le chargement et le déchargement après la prestation
– les balances pour les musiciens et les répétitions sur le plateau lors que chaque première représentation sur un nouveau plateau
– le maquillage, la coiffure (oui, peu d’artistes ont les moyens de se payer une maquilleuse – coiffeuse)
– l’entretien des costumes (lessives, retouches…)

Ce sont toutes ces activités qui sont compensées par les allocations et si, les intermittents étaient interrogés, beaucoup d’entre déclareraient certainement qu’ils accepteraient sans hésiter un emploi permanent en CDI pour plus de stabilité.

 Le respect pour les artistes vient aussi de l’éducation. Mais nous vivons malheureusement à une époque où les programmes culturels de qualités sont absents des heures de grande écoute à la télévision. Une époque où les consommateurs sont prêts à dépenser 200 euros un casque audio mais ne veulent pas donner 20 euros pour aller voir un spectacle. Une époque où un joueur de football français peut se réveiller chaque matin avec 13700 euros de plus sur son compte mais où un artiste du spectacle n’aurait plus le droit de gagner 2000 euros par mois grâce à la solidarité interprofessionnelle. En serait-il pour autant moins talentueux que le joueur de football ? Pas forcément.

S’attaquer aux plus gros plutôt qu’aux plus faibles permettrait peut-être d’engendrer des gains qui auront une chance de régler les problèmes économiques actuels. Le phénomène de « permittence » qui consiste à employer des intermittents de manière permanente ou quasi-permanente par le même employeur, largement répandu dans les sociétés audiovisuelles ou dans les parcs d’attraction est un problème de plus grande ampleur. Françoise Benhamou, économiste, professeur à l’Université Paris XIII et auteure du livre L’économie de la culture, propose de créer un système de bonus-malus : ceux qui fond des efforts pour rendre l’emploi permanent paieraient moins de cotisations et ceux qui abusent du système en recourant à l’intermittence de manière démesurée seraient pénalisés. « On aurait alors une incitation à supprimer les effets pervers de l’intermittence, sans supprimer pour autant le régime », dit-elle. Il ne s’agit pas de se voiler la face, il y a des inégalités à l’intérieur du système. Bien-sûr, il y a des abus, contre lesquels il faut lutter mais pas en pénalisant ceux qui ne trichent pas et qui gagnent leur vie de façon honnête. Il y a pour finir, un problème qui est rarement mentionné et s’il y a réforme, alors c’est aussi à ce problème qu’elle doit répondre. Ce régime, qui compense les périodes de non emploi pour les artistes déresponsabilise les producteurs qui considère alors qu’un certain nombre de leurs fonctions peut être pris en charge par les artistes eux-mêmes. Certains producteurs n’assument pas leurs rôles au stade de la conception du projet artistique : ils ne cherchent pas de financements, ne rémunèrent plus les répétitions pour les petites compagnies, ne s’occupent pas de la conception des supports de communication pour le spectacle… Il se contentent souvent d’acheter un spectacle entièrement monté. Or, ce travail doit être pris en charge par des gestionnaires qualifiés. Olivier Colin, directeur de la salle de concert Le Fil, à St-Etienne, fondateur du master de Management et gestion de carrière d’artistes à l’Université Lyon 2 déclare : « je ne crois pas trop en l’autoproduction/management, je me bats même plutôt contre. Chacun son métier. Manager, c’est un vrai métier ».

Il faut donc poursuivre la réflexion sur le régime de l’intermittence en France, en menant des études approfondies sur ce sujet (peut-être dans le cadre d’une thèse), envisager plusieurs scénarios avant de se tourner vers de nouveaux modèles.

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