France Musique 2.0 ?

Le débat fait rage et le problème perdure : comment attirer davantage d’auditeurs sur France Musique  ?

Sempiternel constat  : France Musique fait relativement peu d’audience (1,8% entre avril et juin 2013). Purement comptablement, on peut considérer que c’est beaucoup de moyens publics consacrés à peu d’auditeurs.

Sempiternelle opposition  : les uns voudraient moins de «musicologie» à l’antenne, censée faire reculer la plupart des auditeurs potentiels – sans préciser ce qu’ils veulent dire par là  : c’est quoi la « musicologie »  ? Y-a-t-il une seule manière possible de faire de la «musicologie»  ? Les autres en revanche tiennent très fortement à leur «musicologie» (sans davantage préciser ce que c’est), et fustigent les premiers d’avoir l’ambition au rabais de faire ressembler France Musique à Radio Classique – entendez par là un robinet à tubes easy-listening, émaillés de chroniques économiques pour cultiver la cible entrepreunariale chic et présentés par stars de la télé pour appâter le chaland.

Au final, on en reste donc à une lutte binaire, «  Musicologie  » versus «  Robinet  », qui semble recouvrir, en gros, un combat entre d’une part, un entre-soi élitiste dédié à quelques privilégiés, contre d’autre part une plomberie de bas niveau adressée à un supposé plus grand nombre. On peut alors sans doute regretter qu’il ne s’agisse jamais d’aller plus avant dans une réflexion sur ce que pourrait devenir une radio musicale dédiée au classique à l’ère du web, et par quelles clefs passionner plus largement les gens pour l’art musical sans tomber pour autant dans la caricature plombière tendance tout-à-l’égout.


Vive le web !

Pourtant, France Musique a innové, nous semble-t-il, en montrant récemment un bon exemple d’utilisation du web et des potentialités de leur site internet. Ils ont réussi en effet à dynamiser un programme, en rendant passionnant ce genre d’événement à la fois tellement caractéristique et secret du monde classique, et tellement barbant et cryptique pour quiconque ne s’estime pas suffisamment expert et demeure loin des cénacles des technocrates de la musique classique, j’ai nommé : le concours international.

Il s’agissait, cette fois, du concours Svetlanov, concours prestigieux de chefs d’orchestre qui se déroule tous les quatre ans dans un lieu à chaque fois différent. Cette année, c’était à Paris, c’était salle Pleyel, c’était avec l’orchestre Philharmonique de Radio-France, et c’était donc retransmis par France Musique.

Oui, mais avec un dispositif spécial pour l’occasion, intitulé le Combat des Chefs (et citons ici Guillaume Decalf, qui en a été apparemment le maître d’œuvre) : les images filmées de la finale du concours étaient diffusées en direct sur le site de France Musique en streaming, et il était possible de réagir en direct sur Tweeter ou sur le fil d’actualité associé à la vidéo, en interaction directe avec les journalistes de France Musique. Chaque passage de candidat chef d’orchestre était donc visionnable en split-screen (une vue de profil, une de face, une vue de l’orchestre), associé à une excellente qualité audio. Et entre chaque passage, un jury « parallèle », c’est-à-dire distinct du véritable jury, réagissait aux interventions des internautes afin de décrypter en direct les mérites exceptionnels comme les horrible défauts de chaque candidat.


Rendre accessibles les secrets cachés

Il faut être réaliste, le résultat n’a sans doute pas touché énormément de monde. Sur tweeter et le fil d’actualité ne sont retrouvées apparemment qu’une dizaine de personnes. À ma connaissance, France Musique n’a pas communiqué de chiffre de visites sur leur site, difficile donc de mesurer l’impact en termes quantitatifs.

En revanche, il est tout à fait possible d’en faire un bilan qualitatif et d’examiner les avantages d’un tel dispositif  :

  • Tout d’abord, très simplement, cela permet au public intéressé par un tel événement et ne pouvant pas se rendre physiquement salle Pleyel afin d’y assister… d’y assister quand même.  Merci pour les provinciaux  !
  • Très simplement encore, le dispositif permet d’éviter de faire de la radio pure quand l’exercice semble aussi réclamer de l’image  : ne faire qu’écouter la même œuvre dirigée par différents chefs peut sembler assez ésotérique quand on voudrait aussi juger de la gestique d’un chef d’orchestre (d’ailleurs, le jury du concours, bien qu’assis avec le public salle Pleyel, bénéficiait des mêmes images sur écran que les spectateurs sur le net). Oui, mais voilà  : on entre en fait là dans un débat «musicologique» de fond  : à quoi juge-t-on un bon chef d’orchestre  ? Faut-il se laisser prendre à la beauté de ses gestes à l’image  ? Ou bien faut-il n’écouter que le résultat sonore  ? Sur quels critères juge-t-on  ? Est-ce que certains gestes sont plus efficaces que d’autres  ? Lequels  ? Efficaces à quoi  ? Et c’est là qu’on entre donc dans un troisième avantage du dispositif  :
  • En rendant plus accessible un tel concours par une approche plus conviviale et moins fermée aux seuls spectateurs de Pleyel, on permet mine de rien de poser à davantage de monde cette fameuse question, avec la possibilité à chacun de commencer à y répondre en jugeant sur pièce : mais à quoi diable sert un chef d’orchestre  ? En effet, pour le grand public, les agitations frénétiques de baguette du chef d’orchestre laissent partagé entre l’incompréhension la plus totale, et une vague impression de chamanisme et de puissance cachée.

Valery-Gergiev-Tchaikovsk-007 (Certes, Valéri Guerguiev est très connu. Pour autant, le petit doigt levé a-t-il vraiment un impact sur l’orchestre ?)

Entre beaucoup de musiciens professionnels qui répondront assez facilement à cette question par : à rien, et les «spécialistes» qui vous feront des réponses aussi vibrantes de poésie qu’évasives et énigmatiques, il est en fait assez difficile de communiquer ce que fait un chef d’orchestre sans montrer l’exemple en vrai. Être en mesure de comparer in vivo quatre chefs, et rendre accessible cette comparaison par un dispositif convivial à travers lequel on peut s’amuser à prendre fait et cause pour son chouchou ou au contraire vitupérer contre celui que l’on aime moins, assorti d’un véritable suspens à la clef, voilà une véritable valeur ajoutée du dispositif mis en place par France Musique.

Voici le candidat ayant obtenu le deuxième prix (pas de premier décerné, allez savoir pourquoi), très peu apprécié à titre personnel. En effet, remarquez les mains qui font un angle avec l’avant-bras – coupées du corps, et la baguette flottante, sans assise, sans rythmique. Certes, il ferme les yeux, ça fait inspiré – oui, mais en attendant les accords dans le grave, trombones, violoncelles et contrebasse, ne changent pas ensemble. Il se laisse porter par la mélodie et délaisse le « cœur » de la musique. Du coup, pas de colonne vertébrale à la musique, mais plutôt une sorte de flou impressioniste qui flotte entre deux eaux :

Voici le candidat qui avait, de très loin, ma préférence ainsi que celle des tweetos  : assise impériale, mains dans l’axe des avant-bras cette fois-ci, rythme inflexible du bras droit, et surtout, tout est indiqué, montré, chaque inflexion, chaque petit retard, avec des gestes solides qui traduisent l’intention solide d’obtenir un son solide. Du coup, sans surprise, la musique devient solide – ce qui, pour une composition russe romantique, prend tout son sens. D’ailleurs, contrairement à l’intuition, une mélodie devient la plus émouvante non pas en rajoutant de l’« expressivité » à cette mélodie, mais quand ce qui la soutient harmoniquement est vivant, présent et assuré – parole de quartettiste. Or, ici, les changements des accords dans le grave sont cette fois parfaitement en place…

  • Et comme vous l’avez sans doute remarqué, assister à un tel concours, c’est aussi être possiblement en complet désaccord avec le jury. Or, le dispositif de France Musique permettait de réagir en direct. Et voilà donc un dernier avantage de ce dispositif et sans doute non des moindres : par ces réactions, il est possible de montrer que les «experts» n’ont pas forcément toujours raison (et cela y compris mes avis exprimés ci-dessus…), qu’il y a d’autres opinions possibles que les leurs, opinions qui peuvent être également parfaitement informés et valides. C’est un exercice démocratique, n’ayons pas peur des mots, qui, s’il peut déboulonner les cénacles d’expert dont une des conséquences est d’intimider les non-experts (voir la Distinction de Pierre Bourdieu), me semble tout à fait positif. La musique classique en France fait peut-être partie des lieux les plus jalousement gardés par un certain entre-soi social : qu’un média important tel que France Musique permette de désenclaver ainsi la musique classique et ses secrets les mieux gardés grâce aux possibilités d’internet apparaît comme extrêmement rafraîchissant.
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2 réflexions sur “France Musique 2.0 ?

  1. Assez d’accord avec le côté novateur et rafraichissant du dispositif mais assez déçue aussi parce que cela reste réservé aux spécialistes excluant les non-initiés du fait d’une communication pas claire : on ne comprend pas ce qu’on va voir, horaires annoncés à moitié (j’ai découvert la pause de 2 h le jour même donc raté la fin), replay promis et à la fin tu t’aperçois que tu n’as accès qu’à un extrait… Pour suivre ce programme, il fallait être motivé. Dommage car c’était un chouette moment.

    • djacbaweur dit :

      Bonjour
      Merci pour votre commentaire !
      Je ne me suis pas aperçu de ce problème de communication, étant donné que je suis tombé sur le concours un peu par hasard le samedi (par tweeter). Mais vous avez raison, si le programme n’était pas annoncé suffisamment clairement, c’est très dommage. On peut juste espérer que ce n’était dû qu’au tâtonnement des premières fois !

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