Les réseaux sociaux comme nouvelle aire d’expression du message artistique contestataire : le rap des printemps arabes.

L’usage médiatique et historique situe aujourd’hui le commencement des printemps arabes en décembre 2010, lorsqu’un vendeur ambulant, diplômé en informatique, Mohamed Bouazizi s’immole par le feu devant le gouvernorat de Sidi Bouzid en Tunisie, à l’âge de 26 ans. Symbole d’une jeunesse sacrifiée, son suicide va réveiller la population tunisienne, exaspérée par la misère et par le pouvoir corrompu de Ben Ali.

De tout temps, la musique fut l’instrument de contestation politique des artistes, mis au service d’une population ou d’un groupe de contestation. Si l’opéra, en son temps, était le théâtre de l’expression tant artistique que politique, les nouveaux moyens de communication, et donc de diffusion de la musique, interrogent notamment les contenus musicaux disponibles en ligne et le poids d’un message politique musical irriguant la Toile. En Tunisie, le rap va jouer un rôle prépondérant dans le soulèvement populaire, en particulier auprès de la jeunesse tunisienne largement connectée aux réseaux sociaux. L’une des figures du rap tunisien, El General, n’hésitait pas à dénoncer le régime dès l’automne 2010 avec son titre Raïs Le Bled.

Ainsi, les nouveaux formats de diffusion de la musique posent en premier lieu l’émergence des nouveaux médias, ici les réseaux sociaux, comme nouvelle aire d’expression de la démocratie. A la manière d’une agora numérique, les jeunes tunisiens postaient massivement les vidéos contestataires de rappeurs réfractaires au pouvoir autoritaire du régime de Ben Ali. L’utilisation de la musique comme véhicule d’un discours politique contestataire se trouvait reformulée au présent à travers les réseaux sociaux, en Tunisie, puis contre les régimes de Moubarak et de Kadhafi. Raïs le Bled est devenu le symbole des révolutions arabes, telle une traînée de poudre rendue possible par la diffusion de formats numériques de la musique sur Internet.

Par ailleurs, l’utilisation des nouveaux médias comme espace de diffusion artistique fait vaciller le monopole d’état de l’industrie de la musique enregistrée qui existait jusqu’alors. Les paroles, les processus d’enregistrement et de commercialisation des disques, les autorisations des concerts et leur diffusion sur les canaux de télévision et de radios nationales étaient soumises à un contrôle étatique rigoureux, n’autorisant que la survie du rap apolitique. L’Egypte est le deuxième pays à connaître un soulèvement de telle ampleur à la mi-janvier, contre Hosni Moubarak. Au Caire, un collectif de rappeurs, Arabian Knightz, enregistre en 2011 Rebel, un clip diffusé sur Youtube qui exhorte la foule de la place Tahir à se révolter.

Cependant, la transition démocratique prend du retard dans certains pays comme l’Egypte qui se divise en deux clans, entre les libéraux et les partisans des frères musulmans. Après le coup d’Etat destituant le président Mohamed Morsi le 3 juillet 2013, la violence s’empare du pays. Le collectif Revolution Records s’en inquiète dans un de ses titres, May3rafsh Skoot, publiés sur YouTube, et dénonce les dérives des frères musulmans qui succèdent au président déchu.

L’impact de ces diffusions est palpable et révèle l’efficacité de ces nouveaux médias qui trouvent leurs sanctions dans la condamnation des artistes eux-mêmes. C’est le cas de Weld El 15, le rappeur tunisien condamné à 2 ans de prison ferme pour son clip Les policiers sont des chiens. Avec l’appui de rappeurs d’envergures nationale et internationale, sa peine a été raccourcie.

L’expérience artistique des rappeurs arabes souligne donc avec acuité le rôle des nouveaux médias comme transformation des espaces d’expression artistique contestataires, et donc de nouvelles aires démocratiques numériques.

 

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