Mondialisation et tradition des orchestres symphoniques

 

Certains musiciens d’orchestre en France constatent une homogénéisation du son des orchestres à travers le monde. Avant, quand on entendait un orchestre, il était possible de déterminer son origine géographique en reconnaissant les différents sons des écoles d’instruments d’un pays ou d’une région du globe. Par exemple, la technique de jeu du cor en Russie se caractérisait par l’utilisation d’un vibrato facilement identifiable. De même, le basson français (de moins en moins joué dans les orchestres de notre pays), laisse de plus en plus la place au « fagott » allemand, ce qui modifie la sonorité de la petite harmonie. Ce genre de caractéristique nationale des écoles d’instruments tend à diminuer, voire à disparaître comme si la mondialisation touchait aussi le monde très fermé des orchestres symphoniques. La prépondérance des CD a aussi contribué à cette homogénéisation des standards de qualité de la musique classique.
Dans les années 80, les musiciens étrangers dans les orchestres occidentaux étaient peu nombreux, majoritairement asiatiques ou originaires d’Europe de l’Est, et les orchestres les accueillant souvent implantés dans une grande capitale. Depuis une dizaine d’années, beaucoup d’orchestres nationaux ou régionaux sont des sortes de «melting pot » internationaux où des musiciens européens, américains, asiatiques et slaves jouent ensemble. Aussi, la part de musiciens étrangers dans le rang des orchestres a considérablement augmenté, variant en fonction des pays de 10 à 50%.
Ce phénomène d’accroissement de la concurrence internationale dans le recrutement des musiciens a indéniablement fait monter le niveau artistique des orchestres. Ceci est lié d’une part à la démocratisation des déplacements aériens et d’autre part à la diffusion de l’accès à internet qui ont facilité les échanges d’un bout à l’autre de la planète.

A titre d’exemple, l’apparition du site internet « musicalchairs » a métamorphosé le champ des possibles dans la carrière d’un musicien. Le succès de ce site est planétaire : un orchestre aujourd’hui ne manquerait pas d’y annoncer un concours de recrutement, sachant qu’en moins de 3 jours, il sera vu par l’ensemble des potentiels candidats autour du globe.

https://www.musicalchairs.info/
De plus, les orchestres de l’ancien bloc soviétique ont aujourd’hui des moyens financiers plus importants qu’avant l’effondrement du bloc soviétique, ce qui a leur a permis d’une part d’améliorer leur parc instrumental, (ce qui a un impact sur leur sonorité) et d’autre part de freiner l’habituel exode des excellents musiciens de ces pays vers l’Ouest. Récemment, des musiciens de l’Europe de l’Ouest candidatent pour faire partie d’orchestres d’Europe de l’Est ! Situation inimaginable 20 ans plus tôt ! Alors que ces orchestres ne jouaient pas dans la cour des grands il y a encore peu de temps, ils rentrent depuis une dizaine d’années dans la danse des meilleurs orchestres mondiaux. Ceci montre bien que les orchestres ne sont pas tant coupés des réalités politico-économiques des sociétés dans lesquelles ils sont implantés.

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Malgré cette tendance générale de mondialisation des orchestres, mon expérience musicale outre-Manche et en Scandinavie a été un enrichissement intéressant sur l’observation des différences qui subsistent sur les traditions orchestrales en France et à l’étranger.
Le recrutement des musiciens dans les orchestres français (et dans beaucoup d’autres pays) repose uniquement sur le sacro-saint concours de recrutement. Il est traditionnellement constitué de trois tours (éliminatoires, 2ème tour et finale(s)) qui ont souvent lieu dans une seule et même journée marathonienne, vécue comme un véritable cauchemar par les candidats comme par les recruteurs. On compte parfois plus de 80 candidats, tous convoqués à 9h du matin, avec un premier tour qui peut durer 8h (environ 3 minutes par candidat) et une finale qui peut se terminer vers 21h voire plus tard! Bref, c’est juste inhumain, et ces conditions ne sont pas favorables à prendre une bonne décision.
Quelle entreprise inviterait à auditionner le même jour entre 20 et 100 candidats pour le recrutement d’un salarié en s’obligeant à nommer le jour même celui qui va gagner le poste? Sachant que le métier a très peu de « turn over », ces concours de recrutements sont souvent l’occasion d’un engagement qui dure plusieurs décennies. Cela mériterait de prendre un peu plus de temps avant de prendre une telle décision. Peu étonnant dans ces conditions que certains recruteurs prennent peu de risque d’engager un musicien qu’ils ne connaissent pas avant le concours.
Pire, ce système aberrant demande au candidat de jouer un concerto (accompagné d’un piano) et des traits d’orchestres (extraits de solos des partitions d’orchestres). Or, ceci est une activité soliste qui nécessite de montrer de la virtuosité, de la personnalité, et une capacité à diriger un discours musical. En revanche, l’activité orchestrale requiert en plus de ces qualités déjà citées, une capacité d’adaptation au mode de jeu de ses collègues, (tempo, intonation etc…) ce qui n’est absolument pas testé dans les concours d’orchestre. Or c’est bien là l’essentiel de la difficulté du métier d’orchestre, et qui constitue la clé du succès artistique de la formation.
De l’autre côté de la Manche, il n’y a pas de concours d’orchestre mais une audition organisée en amont avec le musicien qui se voit proposer plusieurs dates pour lui permettre d’auditionner sans avoir nécessairement à refuser des engagements professionnels. Une fois la date fixée, on lui donne un horaire d’audition précédée d’une courte répétition avec piano. L’audition se déroule dans le calme, on dispose en général de 10 ou 20 minutes pour avoir le temps de « rentrer » dans la musique. Suite à l’audition, on reçoit un courrier ou un email pour savoir si on est sélectionné sur la liste des « trials ».

Un « trial » est une période-test  de travail plus ou moins longue (d’un jour à 1 mois), qui permet aux recruteurs d’entendre le candidat « en situation ». Pour finalement avoir le poste, on doit faire entre 3 et 10 trials en moyenne. Ce n’est donc pas forcément le meilleur à l’audition qui remporte le poste mais celui qui est le meilleur «sur le terrain », ce qui parait tout simplement plus logique. Par conséquent, ce processus dure entre 6 mois et 5 ans (en moyenne il faut compter un an).
Ces différences de systèmes de recrutement d’un pays à l’autre ont forcément un impact majeur sur le mode de jeu des orchestres. Recruter un musicien en ne jugeant que sa performance individuelle alors que sa fonction au sein de l’orchestre est basée uniquement sur un mode de jeu collectif est un modèle qui n’a pas de sens. Il est tabou d’en parler, mais il arrive que le nouveau recru ne s’intègre pas dans l’équipe pour des raisons humaines ou artistiques, et cela peut créer des situations ingérables. En effet,  on sait bien qu’en France, la période d’essai d’un musicien dans les premiers mois de son contrat est une sorte de formalité : c’est très rare qu’on le remercie à la fin de cette période d’essai.

Mais surtout, le système de recrutement français donne l’assurance aux jeunes musiciens intégrant un orchestre que seule sa performance individuelle compte ! Ce qui est dramatique artistiquement, et qui peut parfois avoir une conséquence de manque totale de cohésion musicale au sein de l’orchestre.
En revanche, les trials des orchestres britanniques permettent au candidat et aux recruteurs de jouer ensemble (parce qu’en fait c’est bien de cela qu’il s’agit à l’orchestre!), de prendre le temps de se connaître, d’évaluer les uns comme les autres si une collaboration artistique à long terme est envisageable afin d’éviter des problèmes humains ou artistiques plus tard : les anglais n’aiment pas les conflits…

Ce système permet également aux différents candidats de se forger une première expérience qui valorise le CV : même si on n’obtient pas le poste, on profite de ce processus de recrutement pour  développer son réseau, indispensable aux premières expériences professionnelles d’un jeune musicien. De même, les orchestres renouvellent ainsi leur liste de remplaçants d’un pupitre, car il serait considéré comme suspicieux outre Manche  d’appeler en remplacement uniquement le réseau d’amis des musiciens de l’orchestre.
Bien entendu, on ne peut pas comparer les orchestres sans évoquer le système éducatif musical. On connait le nôtre, basé sur une spécialisation sur un seul instrument dès le plus jeune âge dans une école séparée du système éducatif général, ce qui crée des horaires souvent surchargés pour les enfants en apprentissage musical.

Au Royaume-Uni, la pratique instrumentale se fait au sein de l’école primaire avec des musiciens professionnels qui donnent des cours particuliers d’instrument pendant les heures de cours: les enfants ont donc la possibilité d’apprendre plusieurs instruments. Par exemple, ils peuvent commencer la flûte, puis changer pour le violon ou le trombone. Par conséquent, beaucoup de musiciens professionnels britanniques ont appris à jouer 2 ou 3 instruments à l’école.

Pour rendre l’évènement attractif, le BBC Philharmonic Orchestra à Manchester a organisé il y a une dizaine d’années un concert de charité où chaque musicien jouait un autre instrument que celui pour lequel il travaille habituellement à l’orchestre. Ils auraient pu jouer quelque chose de facile vu le challenge de cet exercice…Ils ont choisi le Sacre du Printemps, dirigé par un musicien de l’orchestre…
La pratique collective est au cœur de l’apprentissage musical outre-Manche, ce qui donne aux musiciens professionnels des réflexes différents. Au perfectionnisme à la française axé sur la pratique individuelle, on préférera le flegme britannique qui favorise le « jouer ensemble » érigé comme priorité absolue. Bien que certains pupitres des orchestres parisiens aient une réputation du fleuron artistique français avec des solistes à l’envergure internationale incontestée, le résultat sonore d’une formation parisienne ne peut malheureusement pas rivaliser avec celui d’un LSO.  En revanche, une bonne mixture de ces différentes écoles peut faire des merveilles : le Chamber Orchestra of Europe en est une illustration parfaite. D’ailleurs un rapide calcul montre que dans les rangs de cet orchestre, on compte une vingtaine d’anglais, une douzaine d’allemands, une quinzaine de scandinaves et seulement 3 français. CQFD!

 

Orchestre de Chambre d'Europe

Orchestre de Chambre d’Europe

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