Festivals d’Edimbourg et d’Avignon: ressemblances et différences

 

En 1947, les deux patries rivales britanniques et françaises ont chacune créé leur festival phare: Edinburgh International Festival (EIF) et le Festival d’Avignon qui sont aujourd’hui des piliers incontournables du paysage culturel contemporain au niveau international.

L’un se consacre spécifiquement au théâtre, l’autre au spectacle vivant qu’il soit musical, théâtral ou chorégraphique. Malgré cette divergence, on constate des points communs: leur rayonnement national est de la même échelle et le fait qu’ils aient été créés la même année rend l’étude de l’évolution de ces deux géants intéressante. De plus, leur mission historique est similaire: diffuser l’excellence culturelle au plus grand nombre avec une volonté de décentralisation.

Autre point commun: en marge du festival officiel se créent le “Off” d’Avignon et le “Fringe” à Edimbourg qui deviennent rapidement très populaires en termes de fréquentation, contribuant donc largement à la métapmorphose festive de la ville et au rayonnement international de la manifestation d’origine. Ils fonctionnent de façon semblable: pas de comité sélectif de programmation, les artistes s’auto-produisent et paient souvent très chers pour apparaitre dans ces lieux prestigieux, convoités et très médiatisés.

 

Affiche Avignon 1947

La courte liste des similitudes s’arrête là: viennent maintenant les différences, nombreuses, contrastées et évidentes car les deux pays ne conçoivent pas du tout la culture de la même façon.

Le festival d’Avignon, a été créé par Jean Vilar, comédien-metteur en scène-directeur de théâtre, militant du développement du théâtre populaire et de la décentralisation dramatique, motivé par des idéaux artistiques et intellectuels. En revanche, le festival d’Edimbourg est à l’initiative d’un duo formé par un directeur de festival (Rudolf Bing, directeur du festival d’art lyrique de Glyndebourne) et d’un haut fonctionnaire local (Henry harvey Wood, directeur du bureau britannique du développement culturel de l’Ecosse) qui vont afficher clairement leurs priorités d’ordre politique et économique: le festival doit rendre Edimbourg et l’Ecosse plus visible et attractive au reste du monde.

Ce pragmatisme typiquement britannique qui passe par la mise en évidence dès la fin des années 40 de l’existence d’un lien fort entre la vie culturelle d’un territoire et son dynamisme touristique et économique me parait très avant-gardiste. Il semblerait que la France ait mis beaucoup plus de temps à accepter ce constat.

 

 

De plus, on observe que ce choix de développement culturel en Ecosse s’est fait en valorisant la pluridisciplinarité artistique des spectacles d’art savant: musique symphonique et lyrique, théâtre, danse. En revanche, le festival d’Avignon est exclusivement centré sur le théâtre, ce qui limite forcément son attractivité. Les festivals pluridisciplinaires français, peu nombreux sont axés sur la création artistique contemporaine (Festival d’Automne à Paris) ou sur la valorisation patrimoniale d’un lieu (Nuits de Fourvière à Lyon) et ne donnent pas une dimension festive à la ville car leur durée est prolongée à deux et quatre mois.

Avignon et Edimbourg, créés la même année, sont les festivals les plus importants de leur pays dans leur catégorie mais ont connu une évolution assez différente. Voici quelques chiffres-clés analysés pour mieux cerner leur différente identité, sachant que leur durée est exactement identique:

Pour les festivals officiels, les budgets sont proches (Avignon: 12 M€ et EIF: 12,8 M€) avec une répartition équivalente entre recettes propres et subventions publiques quasi similaires: Avignon: 45%-55% et EIF: 49%-51%. En revanche, en cumulant vente de billets et estimation de fréquentation d’évènements gratuits, Avignon attire entre 140 000 et 190 000 visiteurs sur 20 sites différents, contre plus de 400 000 à Edimbourg sur 15 lieux de spectacles. Le festival Off d’Avignon propose 1 307 spectacles donnés par 1 000 compagnies et connaît une fréquentation d’environ 1 million de visiteurs. Sur une durée d’exploitation identique, le Fringe propose 42 000 représentations de      2 700 spectacles sur 280 lieux différents pour une fréquentation de 2,5 millions de visiteurs.

EIF accueille donc deux fois plus de visiteurs qu’Avignon sur un nombre de lieux inférieur; le Fringe accueille deux fois et demi plus de visiteurs que le Off d’Avignon avec deux fois plus de spectacles.

Cette différence est-elle liée à la taille des ville qui affecte la capacité d’accueil des festivaliers et des compagnies? Edimbourg, capitale de l’Ecosse (450 000 habitants) dispose d’une infrastructure culturelle bien plus avantageuse qu’Avignon (100 000 habitants) notamment en termes de jauge des salles. Même si la Cour du Palais des Papes et l’Opéra du Grand Avignon disposent respectivement d’une jauge de 2 000 et  1 120 places, les autres salles avignonnaises ne sont probablement pas comparables à celles d’Edimbourg.

En plus de ces chiffres éloquents, il faut évidemment évoquer le contenu artistique. Le Fringe a évidemment repris la pluridisciplinarité d’EIF en ajoutant un mélange de spectacles d’art savant et d’art populaire sans hiérarchie: comédies musicales, cabaret, spectacles pour enfants, théâtre, opéra, “stand up”, bref, absolument toute forme de spectacle vivant avec une politique qui consiste à attirer le plus grand nombre.

 

fringe_2014_thumb

 

L’historique de ces deux institutions peut aussi expliquer ce décalage: le Fringe d’Edimbourg a commencé à exister dès la première édition du festival en 1947 sous l’impulsion de huit compagnies de théâtre qui avaient été refusées par la sélection officielle. Dès 1958, ce Fringe s’organise pour donner des informations aux artistes, gérer une billetterie et un programme communs avant de devenir une société commerciale en 1969.

En Avignon, c’est en 1966 que les prémices du “OFF” apparaissent et seulement en 1982 qu’une association voit le jour pour coordonner un programme commun. Au début des années 2000, une certaine agitation et désorganisation règnent en Avignon qui aboutit à la création d’une deuxième association du festival Off de 2004 à 2007 ce qui donne des informations confuses aux spectateurs avec deux programmations “Off”séparées.

Par ailleurs, les deux festivals officiels se différencient aussi par leur politique d’ancrage sur le territoire et d’engagement en direction des jeunes. En effet, EIF multiplie les efforts pour que la population locale s’inscrive dans le festival: un choeur amateur (Edinburgh Festival Chorus) créé en 1965 se produit tous les ans avec les plus grandes formations orchestrales européennes. Leur programme éducatif s’articule en plusieurs volets: un projet pilote initié en 2012 de mini concerts dans les bibliothèques et autres espaces publics 2 mois avant le festival; un prix décerné par le Herald Scotland pour des jeunes lycéens qui doivent écrire une critique d’un spectacle; des ateliers sur “l’art d’écouter” proposés dans les écoles primaires et secondaires d’Edimbourg tout au long de l’année ainsi que des spectacles du LA Dance Project, des ateliers de danse de théâtre de lecture etc…

Sauf erreur de ma part, rien de similaire au festival d’Avignon, et s’ils font des actions de ce style, ils devraient les rendre plus visibles sur leur site internet! Si je me trompe, merci de laisser un commentaire sur ce blog.

Par ailleurs, la composition de l’équipe de chaque festival (d’un budget quasi similaire) est également significative: EIF: 45 (dont marketing & communications: 10; éducation: 3; mécénat et développement: 6);  Avignon: 28 (dont communications et relations public: 4; éducation: 0; mécénat: 1).

Cour d'honneur du Palais des Papes d'Avignon

Cour d’honneur du Palais des Papes d’Avignon

Au regard de tous ces différents éléments, on peut en conclure que ces deux festivals ont évolué différemment pour des raisons évidentes liées d’une part aux tailles des villes où ils sont implantés et d’autre part à des dynamiques de management et des politiques culturelles divergentes. Mais il est bien possible que la combinaison de la pluridisciplinarité et du marathon culturel soit la clef d’un succès qui d’ailleurs a été imité à Amsterdam (Holland festival créé en 1947), Vienne (Festwochen créé en 1951) et Barcelone (Grec Festival créé en 1976).

La France, pays des festivals par excellence, est le seul pays d’Europe où l’audience des festivals continue à augmenter depuis 2008, alors que les autres pays européens connaissent une stagnation voire baisse de la fréquentation de leurs festivals. Mais il semblerait qu’il n’existe pas d’équivalent français de ce genre de festival qui soit à la fois pluridisciplinaire et une sorte de marathon- bouillon culturel métamorphosant la ville.

Fringe Fesival

Fringe Fesival

Avec mes camarades du Master 2 d’administration et gestion de la musique en Sorbonne-Paris IV (Clémentine Fragnaud et Mathieu Rolland), coéquipiers du projet professionnel, nous avons eu l’idée et l’envie d’essayer de créer un festival à plus petite échelle en s’inspirant de ce modèle écossais qui a fait des émules partout en Europe sauf en France. Tous les professionnels rencontrés lors de ce projet tombent d’accord sur la lacune de cette version française d’Edimbourg dans le paysage festivalier français.

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