ARIODANTE, Georg Friedrich Haendel – Festival d’Aix-en-Provence (03/07/2014)

Quelques rappels historiques

Opéra seria composé sur un livret d’Antonio Salvi et inspiré d’un épisode du poème Orlando Furioso de Ludovico Ariosto, Ariodante s’écarte pourtant en partie de l’opéra seria traditionnel de par la présence de choeurs et de danses; le sentiment de cohérence de cet ouvrage tient aussi à l’équilibre de ses proportions et de sa construction au sein des codes très contraignants qui régissent l’opéra seria au XVIIIe siècle. Ce type d’ouvrage lyrique qui domine alors l’Europe se compose en effet presque exclusivement d’airs solistes, lesquels doivent à la fois traduire des affects et permettre aux chanteurs d’exprimer leur virtuosité. Haendel, déjà naturalisé anglais à l’époque de la création de cet opéra (8 janvier 1735 au Royal Theatre de Covent Garden) dirige une troupe lyrique qui a importé avec succès l’opera seria italien à Londres. Mais après ses succès des années 1720, il se trouve en rivalité avec une troupe concurrente, l’Opéra de la Noblesse, dans laquelle se produit le célèbre castrat Farinelli. Au sein du nouveau théâtre de Covent Garden, Haendel écrit deux de ses plus grands chefs-d’oeuvre, Ariodante et Alcina, taillés sur mesure pour le castrat Carestini et la prima donna Anna Strada del Pò. Ariodante est représenté onze fois puis brièvement repris en 1736 (signe d’un succès moyen). Il sombrera ensuite totalement dans l’oubli jusqu’à être exhumé… en 1928 seulement! L’ouvrage retrouve ensuite lentement la place qui est la sienne, au sommet du répertoire baroque. Et c’est aussi la première fois que le festival d’Aix le programme.

Avec Ariodante, Haendel a su parfaitement se plier à la forme contraignante de l’opéra seria sans renier son instinct théâtral. On peut par exemple observer une symétrie dans les rôles des personnages: au couple de protagonistes constitué par Ariodante (castrat) et Ginevra (soprano) répond le couple secondaire formé par le vil Polinesso (rôle d’homme tenu par une femme contralto en travesti à la création) et Dalinda (soprano), puis viennent les personnages du frère, Lurcanio, et du père, le Roi, chacun ayant un nombre d’airs fixé en fonction de son importance. Concernant la progression dramatique, l’on assiste à un premier acte solaire et festif, un deuxième nocturne et plutôt tragique, avant la réapparition de la lumière et un dénouement heureux au troisième.

Mise en scène et considérations stylistiques

En choisissant de faire se tenir l’opéra au sein d’un clan de pêcheurs puritains sur une île écossaise, le metteur en scène Richard Jones et le scénographe Ultz semblent avoir réussi un intéressant parallèle avec les sociétés protestantes très fermées d’Allemagne du Nord. Comme cela est souvent le cas dans les mises en scènes modernes actuelles, l’action se trouve donc transposée dans un autre univers à première vue bien éloigné de l’intrigue de Salvi mais qui finalement, la complète parfaitement et donne un éclairage plutôt pertinent à cette mise en scène. Si l’opéra se tient toujours en Ecosse, comme dans le livret de Salvi, exit les oriflammes éclatants et les armures. Le drame qui se joue près de quatre heures durant n’en est que plus poignant. Ainsi, le personnage du Roi, interprété par Lucas Tittoto, est grimé en kilt tandis que Polinesso (Sonia Prina) revêt ici l’apparence d’un homme de Dieu. Bien entendu, l’on pense immédiatement à Tartuffe, d’autant plus que Polinesso connaît une évolution assez similaire au personnage de la pièce éponyme de Molière. Il ne lui faut d’ailleurs qu’à peine deux actes pour pour semer la zizanie en faisant accuser Ginevra – dont il est secrètement amoureux – d’infidélité et violer Dalinda (Sandrine Piau), la dame de compagnie, après lui avoir fait endosser sa robe. Polinesso fonctionne comme une sorte de révélateur des autres personnages en s’engageant dans la voie du chaos, du Diable. De par son habit d’ecclésiastique, il pousse aussi la comparaison avec Dr. Jekyll / Mr. Hyde: pour la plupart des gens, il apparaît comme un pasteur calviniste, une sorte de prédicateur ayant de l’influence sur la vie spirituelle de l’île mais parfois, plus rarement, il révèle sa véritable nature: celle d’un voyou. Tout dépend de la personne en face de lui. De par le magnétisme qu’il exerce sur son entourage, Ginevra (Patricia Petitbon), la femme-enfant, constitue de fait une proie facile.

Autre fait marquant: il y a, dans Ariodante, des éléments assez inhabituels pour un opéra seria et qui relèvent de la tradition française: des choeurs et surtout des danses. Les ballets sont ici transposés en spectacles de marionnettes lors des intermèdes musicaux, à l’effigie des personnages. L’action est littéralement « commentée » par ce biais. Les marionnettes sont actionnées par la troupe de danseurs et de choristes grimés en pêcheurs. Le ballet du premier acte marque une forme d’approbation de la communauté à l’annonce du mariage de Ginevra et d’Ariodante. Au deuxième acte, le ballet sert à humilier Ginevra et à condamner ce que cette même communauté pense être sa conduite. Au troisième acte, c’est une répétition de la première idée: célébrer le mariage. Mais à ce moment-là, il est trop tard. Les évènements du deuxième acte ont déjà eu lieu et on ne peut plus les oublier. Bien qu’épousant Ariodante, Ginevra fait ses bagages et décide de tout quitter. Elle part et fait du stop car elle ne supporte pas que sa réputation ait été mise en cause. Cet adieu définitif à cette communauté puritaine écossaise résonne, par le travail du metteur en scène, comme un nouveau souffle libérateur.

Une qualité d’interprétation

Malgré le fait que cette représentation eut à subir plusieurs interruptions en raison d’un mouvement social porté par les intermittents, l’excellence vocale et dramatique des interprètes est là. Sarah Connolly (Ariodante, persuadé d’avoir été abusé par Ginevra) réussit un air « Scherza, infida » foudroyant d’émotion dans le plus bouleversant des lamentos écrit par Haendel, une fois de plus soutenu par les bassons dans leur registre supérieur. La lumière fait son retour à l’acte III et Ariodante la salue par un air ad hoc, l’irrésistible « Dopo notte » qui accueille « le soleil le plus vif ». Dalinda, interprétée par Sandrine Piau, est dotée d’airs moins subtils que ses consœurs mais n’est pas en reste avec son furieux air trahi de l’acte III. Polinesso, personnage travesti où la contralto italienne Sonia Prina prend un pervers plaisir à jouer les gros bras masculin, dissimulant sous une soutane de tartuffe libidineux et binoclard un accoutrement de mauvais garçon. Bêlant à souhait, cet effet renforce le comique de son air « Se l’inganno sortisce felice » où l’infâme expose sa théorie: si le vice réussit aussi bien, à quoi bon aimer la vertu?

Les seconds rôles sont également très solides. Basse issue de l’Académie européenne de musique, Luca Tittoto possède une autorité et une agilité vocales qui lui ouvrent grand les portes du répertoire belcantiste, qualités auxquelles s’ajoutent une noblesse et une sincérité de circonstance. David Portillo, en frère mal aimé, s’empare de Lurcanio sans trébucher sur les innombrables vocalises avec une performance jeune et fougueuse. Et bien évidemment, l’étoile rousse de cet Ariodante, Patricia Petibon, diaphane et enfantine, qui compose à la fin du deuxième acte, quand elle est accusée d’impudicité, un personnage digne et déchirant. Avec, toujours, cette voix de séraphin qui aurait mangé du lion, tirant comme du fond de son âme la mélancolie d’ »Il mio Crudel Martoro« . Le bien-fondé de l’ornementation, l’égalité des registres, la liberté de l’aigu, le trille et, tout aussi indispensable, l’audace rappellent les lois qui doivent régir cette musique et que résument deux mots: bel canto.

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