NABUCCO, Giuseppe VERDI – Chorégies d’Orange (09/07/2014)

Contexte de création

En 1840, Giuseppe Verdi traverse la période la plus sombre de son existence. Alors âgé de 27 ans, il vient de perdre successivement sa jeune femme Margherita et ses deux enfants. Il a eu de surcroit l’amère déception de voir son opéra Un Giorno di regno échouer à la Scala de Milan. Désemparé, il décide d’abandonner la composition. Le destin en décide autrement. Un soir de décembre 1840, Verdi sort de l’auberge San Romano où il vient de faire un frugal repas. La capitale lombarde subit à cette époque la domination autrichienne et connaît le découragement après les échecs répétés des patriotes italiens au cours des années précédentes. Sur le chemin qui le conduit à son domicile, Verdi rencontre par hasard le directeur de la Scala, Bartolomeo Merelli. Ce dernier croit en Verdi depuis la création de son premier opera, Oberto, conte di San Bonifacio, en novembre 1839, et lui raconte ses démêlés avec le musicien allemand Otto von Nikolaï. Celui-ci refuse en effet d’écrire l’opéra qui lui a été commandé sur le thème biblique de Nabuchodonosor, d’après un livret de Thémistocle Solera. Verdi propose donc à Merelli un livret qui pourrait peut-être intéresser Nikolaï et qui dort dans ses tiroirs, celui de l’opéra Il Proscrito. Merelli accepte mais confie à Verdi, en échange, le livret refusé par Nikolaï.
Rentré chez lui, verdi jette le manuscrit de Solera sur sa table de travail. En tombant, le livret reste ouvert à la page du choeur chanté par les hébreux captifs de Babylone: « va, pensiero, sull’ali dorate… ». Ces vers produisent un effet considérable sur le compositeur qui établit un parallèle entre le sort des Juifs et celui de ses compatriotes. Les Italiens ne subissent-ils pas, eux aussi, une occupation étrangère? Dès lors, le sujet de Nabucco enflamme l’imagination du musicien, réveillant son génie et décuplant sa faculté de travail. Chez cet homme qui a tout perdu, la patrie remplace d’un seul coup la famille. A l’automne 1841, l’opéra est terminé. Verdi demande à Merelli de représenter Nabucco au cours de la saison 1841-1842, opéra pour lequel ont été engagés la cantatrice Giuseppina Strepponi et le baryton Giorgio Ronconi. Merelli déclare qu’il se rangera à l’avis de Giuseppina Strepponi. Consultée, cette dernière donne un accord enthousiaste, malgré la difficulté du rôle d’Abigaïlle, et obtient sans difficulté celui de Ronconi pour interpréter celui de Nabucco. Les répétitions commencent à la fin février 1842 et la première a lieu le 9 mars 1842.
Dès la fin du premier acte, l’enthousiasme du public est à son comble. Le chœur « Va, pensiero… », au troisième acte, doit être bissé dans une salle en délire, malgré l’interdiction de cette pratique par les autorités autrichiennes, qui redoutent tout ce qui peut déclencher une manifestation patriotique. Or, de toute évidence, cette douloureuse lamentation de tout un peuple opprimé prend l’allure d’une véhémente protestation anti-autrichienne, et la représentation s’achève aux cris de: « Liberté pour l’Italie! »

Un Nabucco en petite forme?

Les intempéries ont contrarié la mise en place de cette nouvelle production de l’opéra de Verdi, « Nabucco », au théâtre antique d’Orange. Pluie, vent violent et froid pendant les répétitions et une générale qui s’est tenue la veille de la première. S’il ne pleuvait pas, mercredi soir, le mistral soufflait et la température était bien au-dessous des 20° ! Il valait mieux avoir une polaire sur les épaules qu’un costume en lin… Ce qui n’a pas empêché le théâtre de faire le plein, l’heure des trois coups arrivée.
Jean-Paul Scarpitta signe ici une mise en scène assez étonnante par son contraste: alors que les costumes utilisés sont colorés et plutôt fidèles à l’idée que l’on pourrait se faire des atours babyloniens tout en gardant une certaine modernité (hormis Fenena, toute de rose vêtue, qui détonne dans le paysage!), les « décors », inexistants puisqu’une projection sur le mur les remplace, sont assez plats: un ciel lunaire en grisaille représente Jérusalem tandis qu’un autre ciel gris, inspiré des illustrations de la Bible de Gustave Doré (cf note d’intention du metteur en scène) est utilisé lors des scènes à Babylone. J’avais vu lors de précédentes Chorégies Aïda de Verdi et Turandot de Puccini aux mises en scènes toutes deux éclatantes d’inventivité, utilisant savamment le décor du théâtre antique mêlé de projections. Cette mise en scène me laisse donc un peu sur ma faim…
Vocalement et musicalement, il y a du bon et du moyen. Petite déception, en effet, avec le Nabucco de George Gagnidze (époustouflant dans Rigoletto de Verdi, à Aix en 2013); s’il en impose physiquement, il manque un tantinet de puissance et de projection.
Dommage car la voix est bien en place. Il est un peu comme un vin qui promettrait beaucoup au nez et qui décevrait le dégustateur une fois en bouche. C’était une première, pour lui, au pied du mur.
A ses côtés, Martina Serafin, qui elle aussi découvrait le théâtre antique, fut une bonne Abigaïlle. Passés deux ou trois petits moments de faiblesse, elle s’est imposée livrant un chant tout de puissance. C’est le rôle le plus exposé de l’ouvrage et elle l’a bien assuré. Karine Deshayes, elle, incarnait Fenena. Un rôle discret, presque effacé, qui ne favorise pas les grandes envolées lyriques (et pourquoi cette robe rose vif???) La voix est précise, souple, mais manque elle aussi d’un peu de projection. Totale satisfaction, en revanche, chez les femmes, avec Marie-Adeline Henry qui incarne Anna. Certes sa partie n’a rien à voir avec celle d’Abigaïlle, mais la jeune femme impose sa voix, notamment dans les ensembles où nous arrivions à distinguer ses aigus lumineux et puissants. Superbe, mais le rôle est trop secondaire pour lui permettre de donner toute la mesure de son talent.
Chez les hommes, Dmitry Beloselskiy prête ses traits à Zaccaria, le grand prêtre juif. Dans un registre qui relève plus du baryton basse que de la basse profonde la voix passe la fosse sans problème. Le chant est beau ; on regrettera seulement une légère carence dans les graves. Pour nous, la révélation de ce casting masculin est le ténor Piero Pretti, superbe voix pour Ismaele. Le chant est précis, puissant et ne manque pas de nuances. Une belle prestation. Nicolas Courjal et Luca Lombardo, respectivement le grand prêtre et Abdallo s’acquittent bien de leur tâche respective.
L’imposant chœur composé de voix venues d’Avignon, Montpellier, Nice et Toulon est bien en place. Et le tube que 8 000 paires d’oreilles attendait, ce « Va, Pensiero » à nul autre pareil, fut donné de fort belle façon, avec des nuances remarquables de beauté. Une qualité d’interprétation qui doit beaucoup à la direction musicale de Pinchas Steinberg. Défiant les rafales du mistral, le maestro a conduit ses troupes sur le chemin du succès musical. Les voix sur le plateau, mais aussi les instrumentistes de l’excellent Orchestre national de Montpellier qui a fait valoir ses couleurs et son brillant sous la baguette de celui qui est l’un des chefs les plus apprécié des musiciens. Et ne serait-ce que pour cette direction lumineuse, même dans la froidure d’un été en forme d’automne, ce« Nabucco » aura valu le déplacement.

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