MANON LESCAUT, Giacomo Puccini – Opéra au cinéma en direct du Royal Opera House de Covent Garden

Le Royal Opera House de Covent Garden n’a pas monté Manon Lescaut depuis plus de trente ans et la production de Götz Friedrich en 1983 (mythique!) avec Placido Domingo et Kiri Te Kanawa, sous la direction de Giuseppe Sinopoli. Confiée au metteur en scène Jonathan Kent, cette version 2014 que la prise de rôle des trois interprètes principaux – la soprano lettone Kristine Opolais dans le rôle-titre, le baryton britannique Christopher Maltman en Lescaut (le frère de Manon) et surtout l’Allemand Jonas Kaufmann en Chevalier Des Grieux. Et peut-on rêver plus belle étoffe que la voix de Kaufmann pour vêtir l’ensemble des qualités dont Puccini a pourvu ce rôle d’amoureux sacrificiel et incendiaire? Richesse du registre grave (le ténor “barytonnant” est ici particulièrement mis en valeur), haut médium, aigus ombrageux, souplesse et variété des couleurs, le “tenorissimo” possède tout. De l’intense coup de foudre estudiantin sur la place d’Amiens au suicide total qu’est l’embarquement au Havre sur le bateau qui emmène Manon et les proscrits vers La Nouvelle-Orléans, le chanteur emporte tout dans un maelström d’une sensualité torride.

La Manon de Kristine Opolais forme avec Kaufmann-Des Grieux un couple particulièrement glamour dans une mise en scène au kitsch assumé. Physique avantageux, cuisses légères (et très exposées!), blondeur et jolie gueule d’amour, la Lettone passe avec aisance de la coquette pétroleuse en blouson de jean et robe à fleurs débarquant d’un monospace (bien qu’en route pour le couvent, il est plutôt difficile d’y croire) à la pécheresse dépenaillée mourant de soif dans le désert. Au centre, une femme accomplie sûre de sa beauté et de son sex-appeal de playmate. La voix est bien timbrée, les aigus sûrs et bien projetés, le chant raffiné avec des teintes cristallines. Mais cette Manon ne prend pas aux tripes, contrairement à Des Grieux, peut-être en raison de la démesure qui caractérise la mise en scène mais aussi, théâtralement, parce que cette démesure est la marque de la plupart des héroïnes pucciniennes qui, passant constamment d’un extrême à l’autre, en font trop pour être réellement crédibles.

Aussi roué que charmeur, le Lecaut de Christopher Maltman est un frère maquereau en eau trouble, dont l’intervention in extremis pour sauver sa soeur qu’il a pourtant contribué à perdre par le biais du libidineux Geronte di Ravoire (Maurizio Muraro, impeccable!), ne rachètera rien. Deux bons points pour le ténor britannique Benjamin Hulett en Edmondo, la mezzo Nadezhda Karyazina dans le rôle travesti du Musicien.

Dans la fosse, Antonio Pappano transcende une musique qui, à l’évidence, lui coule dans les veines. Le fameux “Intermezzo” précédant le troisième acte est un miracle de retenue et d’expressivité. Le maestro britannique d’origine italienne et directeur musical d’origine italienne et directeur musical du Royal Opera House depuis 2002 prouve une fois encore qu’il est l’un des plus grands pucciniens actuels.

Le metteur en scène Jonathan Kent signe avec Manon Lescaut sa seconde mise en scène puccinienne après Tosca en 2006, déjà à Covent Garden. Sa transposition du synopsis dans une ville contemporaine a transformé la jeune Manon en une naïve fille de campagne tombant dans les pièges et les séductions d’une grande ville: prostitution, argent facile, luxe ostentatoire, télé-réalité… Les étudiants fêtards sont des gamins des rues rêvant de devenir malfrats, l’hôtel particulier parisien un bordel de luxe façon vitrine d’Amsterdam, où officie Manon, bombe sexuelle rose bonbon, le défilé des déportées se déroule sur un podium et devant les caméras, avant le désert de l’exil débouchant sur une portion d’autoroute éventrée: en bref, l’histoire d’une fille en Technicolor, qui n’est peut-être pas tout à fait Manon Lescaut…

 

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