Budget 2014, l’effort de la culture

Le 2 juillet dernier s’est tenu le débat d’orientation des finances publiques à l’assemblée nationale durant lequel le gouvernement a remis au parlement son rapport sur l’évolution des dépenses publiques.

Comme pressenti, des baisses drastiques du budget de l’Etat sont annoncées et chaque ministère, dont celui de la culture et de la communication, devra participer à l’effort structurel. Vingt milliards d’euros d’économie sont à prévoir, une baisse historique qui affecte bien évidemment les finances du ministère de la culture et de la communication.

Dans une lettre ouverte publiée dans le journal Le Monde, Catherine Tasca, ancienne ministre de la culture de 2000 à 2002 regrette l’affaiblissement des moyens apportés au ministère de la culture et de la communication : « Ne laissons pas le ministère de la culture s’affaiblir au point de ne plus pouvoir faire entendre sa voix, ni pouvoir assumer son rôle de stratège en partenariat avec les collectivités territoriales. »

L’ensemble du budget du ministère est baissé de 2.8% et seules les ressources de France télévision sont stabilisées. Pour le reste, cette première étape dans la définition du budget 2014 en vue du vote de la LOLF annonce de dures années pour les financements publics à la culture.

El Sistema arrive en France

El Sistema, diminutif de El Sistema Nacional de Orquestas y Coros Juveniles e Infantiles de Venezuela c’est cette belle initiative Vénézuélienne fondée en 1975 par le chef et musicologue José Antonio Abreu. Une institution musicale et sociale fondée sur l’insertion sociale par la pratique d’orchestre ou de chœur. Au sein de multiples orchestres les jeunes de milieux défavorisés sont initiés à la musique classique et profite du parrainage des plus anciens, le crédo étant l’épanouissement par l’Art et le partage. Une organisation qui a permis à certains de ces jeunes de mener une carrière internationale, à l’instar de Gustavo Dudamel, jeune chef reconnu à travers le monde.

El Sistema c’est : des financements publics de l’Etat vénézuelien,  350 000 enfants, adolescents et jeunes adultes, 24 orchestres nationaux, 285 orchestre symphoniques de jeunes et des tournées internationales.

Ce miracle vénézuélien a fait des émules, et se reproduit à travers le monde, en Amérique latine, aux Etats-unis et en Europe. Et la version française est en train d’éclore puisqu’à la rentrée 2013 l’association El Sistema – France s’apprête à développer les concepts dans les milieux défavorisés en France. Des écoles pilotes ont été choisies pour monter les orchestres El Sistema-France à Gorges en Loire Atlantique, Marseille, Nîmes, Evreux, et dans le 18 ème arrondissement de Paris.

Une initiative dont il faut se réjouir sans aucun doute, puisqu’elle représente une avancée potentielle de la démocratisation de la musique classique et de la pratique musicale. On peut se demander si cette initiative ne témoigne pas d’une forme d’échec de la part de l’Etat français dans la diffusion de la pratique musicale. Le réseau de conservatoires sur le territoire français devrait normalement remplir ce but d’intégration et de mixité sociale, cependant l’enseignement en conservatoire et l’exigence de la pratique d’un instrument rendent difficile cette mixité. Un enfant non accompagné par ses parents dans le travail de son instrument n’aura que peu de chances de gravir les échelons de la carrière en conservatoire et de profiter d’un enseignement complet et d’une pratique collective épanouissante. Cette dernière demeure donc très dépendante du milieu social et familial de l’enfant. Reste à savoir donc, si El Sistema France aura les armes nécessaires pour remédier à ces inégalités et faire éclore le « miracle musical ».

La culture en gondole

Venise, ses canaux, ses ponts, ses gondoles et sa centaine (au moins) d’institutions culturelles. Vous pensiez que Paris était saturée d’évènements culturels, imaginez la même chose mais dans un seul arrondissement. Une jungle culturelle. Et une jungle communicationnelle ! Une institution culturelle vénitienne doit donc prendre en compte deux choses : le « bruit » dans lequel elle doit faire entendre sa voix et le public auquel elle s’adresse. En effet, on distingue deux grands groupes cibles à Venise : les touristes et les vénitiens. Les premiers sont inévitables, Venise se vide de sa population permanente et compte aujourd’hui un peu moins de 60 000 habitants  tandis qu’en 2011 ce sont plus de 6 millions de touristes qui se sont bousculés dans les rues de la Sérénissime.

Le public touristique est donc une manne considérable et les organisateurs de concerts l’ont bien compris. Il suffit de voir les jeunes gens en habits de scène faisant la promotion du concert du soir devant les nombreuses Eglises de la ville. C’est qu’il faut redoubler d’inventivité pour attirer le tout-venant. Dans une ville ou chaque coin de mur est protégé par au moins deux instances (la commune et l’Etat italien), sinon trois (l’UNESCO) les possibilités d’affichage sont pour le moins réduites. D’autant que les conditions d’acquisition d’espaces relèvent de la foire d’empoigne. Les institutions culturelles ont, en principe le droit à un tarif réduit auprès de la commune. Pour en profiter il faut appeler l’ufficio degli affissioni (bureau des affichages) un mois avant le début de la période désirée d’affichage (pas un jour de plus, pas un jour de moins), espérer qu’ils répondent et réserver. Cela semble simple, mais dans les faits, à 10h, une demi-heure après l’ouverture, tout est pris. Il ne reste plus qu’à payer le prix fort. Bien qu’en période de forte demande (carnaval, biennale etc.) même les espaces commerciaux sont bien difficiles à obtenir.

Une jungle vous disais-je. Les grandes institutions culturelles fonctionnent donc au prestige, que ce soit pour attirer les touristes comme les Vénitiens. Pour ne parler que de la musique, on pense bien sûr à la Fenice, qui rien que par son histoire et son lieu, profite d’une aura considérable, mais aussi au théâtre La Malibran, le Palazzetto Bru Zane dans une moindre mesure, s’inspire de cette démarche. Pour ce faire il faut, un lieu historique et prestigieux (comme le sont tous les palais Vénitien ou presque), une programmation de qualité, le gratin de la population vénitienne et bien sûr, le verre de Prosecco servi à l’entracte ou à la fin du concert. En règle générale, une fois que la belle société vénitienne se presse à vos concerts, les journalistes puis les touristes ne tardent pas à venir…

L’Europe, village gaulois de l’exception culturelle ?

Nous en avions déjà parlé, les accords de libre-échange qui seront négociés à partir du 8 juillet prochain à Washington remettent la question de l’exception culturelle à la française au cœur du débat européen.

Il semblerait que les défenseurs d’un protectionnisme culturel face au marché américain aient gagné la première bataille. En effet, le vendredi 14 Juin dernier, après 12h de négociations, le conseil des ministres européens a voté à l’unanimité le mandat de négociation de l’Union Européenne pour un Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (Transatlantic Trade investment Partnership, TTIP.) La France était déjà préparée à poser son veto si le secteur audiovisuel n’était pas exclu des négociations. Ce ne sera cependant pas nécessaire puisque, comme l’a souligné la ministre de la culture Aurélie Filipetti, « les services audiovisuels seront complètement exclus des négociations commerciales avec les États Unis. L’Europe a ainsi fait le choix de respecter une position constante : celle qui garantit le principe de l’exception culturelle. Toute évolution du mandat de négociation exigera un accord unanime de l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Aucune concession ne sera faite.»

Cette décision a été accueillie avec un profond soulagement de la part des acteurs culturels et notamment de la SACEM : « C’est avec un profond soulagement que la Sacem (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de musique) accueille la décision du Conseil des Ministres européens du commerce de renoncer à inclure les services culturels et audiovisuels dans le mandat de négociation de la Commission européenne pour un accord de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis. […]Dispositif vertueux, l’exception culturelle a permis de faire vivre et émerger depuis vingt ans une grande diversité d’œuvres et d’esthétiques dans toutes les disciplines. »

Le marché de la culture européen semble donc préservé de la mondialisation économique, dans une certaine mesure. Les eurodéputés français restent cependant vigilants. Si le mandat de négociation est une première victoire, il n’est pas totalement exclu que le secteur culturel revienne sur la table des négociations.  Karel De Gucht, le commissaire européen en charge du commerce a en effet déclaré lors d’une conférence de presse : «Les services audiovisuels ne sont pas dans le mandat pour le moment mais pourraient y être ajoutés plus tard».

L’exception culturelle à l’européenne, de l’idéal à la réalité

A l’heure du vote de la programmation pluriannuelle du budget européen et des négociations européennes de libre-échange avec les Etats-Unis,  le soutien et la conception économique de la culture dans la zone Europe est en question.

Une série de prises de position politiques depuis novembre 2012 au parlement européen semblaient porter vers la valorisation d’une exception culturelle à la française. Le vote du programme Europe créative 2014-2020 le 23 novembre 2012 a posé les fondations de la politique européenne en matière culturelle pour les six années à venir. La commission européenne annonçait un budget de 1.8 milliards d’euros pour le soutien au secteur audiovisuel et de la culture et affirmait alors : « L’Europe se doit d’investir davantage dans la culture et la création, car celles-ci contribuent de façon significative à la croissance économique, à l’emploi, à l’innovation et à la cohésion sociale. »

Seulement la crise est là et alors que viennent les négociations sur le budget européen 2014-2020 les sirènes de l’austérité se font entendre. En effet, le conseil européen qui réunit les ministres des Etats membres prévoit des coupes considérables dans l’ensemble des secteurs dont bien évidemment, la culture. Pour la première fois de son histoire le budget européen connait une baisse de 3%, entre la période 2006-2013 et la période 2014-2020. La culture ne représentant que 0.1% de ce budget, devra elle aussi se serrer la ceinture.

En Avril dernier la députée européenne italienne Silvia Costa est montée au créneau pour défendre le budget de la culture affirmant dans un communiqué : « Suite aux réductions de budget pratiquées par le conseil des ministres dans le nouvelle programmation pluriannuelle, la proposition de la commission de réduire le budget d’Europe créative, notre nouveau programme européen 2014-2020, de presque un tiers – passant ainsi de 1.8 à 1.3 milliards d’euros- serait inacceptable. »

Entre idéal politique et politique pragmatique ce sont également deux conceptions différentes de la culture et de son marché qui se font entendre à Bruxelles. En parallèle de ces négociations budgétaires où exécutif et législatif européens s’affrontent, le parlement a fait pencher la balance en faveur de l’exception culturelle dans les négociations de libre-échange entre la zone Europe et les Etats-Unis. En effet les députés européens ont voté le 23 mai dernier, une résolution exprimant la volonté du parlement d’exclure les biens culturels et audiovisuels ainsi que leurs plateformes numériques, des négociations de libre-échange avec les Etats Unis.

Une résolution défendue notamment par la France et l’Allemagne et qui renforce le bras de fer entre le parlement et la commission, cette dernière ayant annoncé en mars dernier que l’audiovisuel ne serait pas exclu des négociations. Par ailleurs si la Grande Bretagne s’est réjoui de l’ouverture des négociations avec l’Europe elle n’en maintient pas moins son combat pour inclure les biens culturels dans les négociations. Un représentant du gouvernement britannique soulignant :

“We want to realize all the potential benefits of this deal for businesses and consumers, That’s why we believe that we should put all sectors on the table at the start of negotiations.” (source : New York Times)

Deux visions donc, traditionnellement opposées, du bien culturel continuent de se faire face en Europe tandis que les idéaux parlementaires d’une assemblé européenne à majorité socialiste se heurte au pragmatisme des chefs de gouvernements. Il reste encore à déterminer quel sera l’impact des négociations de libre échange sur le marché numérique et l’implantation d’acteurs comme google et facebook sur le marché culturel européen, affaire à suivre donc lors du prochain G8 en Irlande les 17 et 18 juin prochains.