Musique et parité… Quel ménage !

Alors que les milieux dirigeants, chefs d’entreprises et politiques, tentent d’imposer la parité au sein de leur comité décisionnelle, il est un milieu qui ne réussit guère à combattre ce problème : c’est celui de la culture et plus particulièrement de la musique.

En effet, la SACD (Société des Auteurs Compositeurs Dramatiques), depuis 2012, publie une enquête annuelle intitulée : « Où sont les femmes ? » et les chiffres de l’an dernier montre que pour la saison 2013-2014, sur 574 concerts symphoniques proposés à Paris, seulement 17 seront dirigés par des femmes, alors que la catégorie femmes solistes instrumentistes souffrent moins (42 concerts avec solistes programment des femmes sur 271 concerts). Mais au final, seulement 10% de la programmation des concerts français propose une femme en tête d’affiche…

En France, la polémique a été relancée par Bruno Montovani, le directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, qui a déclaré que le manque de femmes chef d’orchestre venait notamment de la difficulté physique du métier… Alors comment expliquer qu’une femme puisse réussir à chanter un rôle d’opéra en son entier ? Mais la France n’est pas le seul pays à être confronté au problème : au Canada par exemple, bien que les pays anglo-saxons soient réputés pour être avance sur la question de la parité, seul un orchestre est dirigé par une femme, Tanier Miller, à Victoria. Et comment ne pas évoquer le fait que le Philharmonique de Vienne n’a accepté sa première femme en tant que membre qu’en 1997, la harpiste Anna Lelkes…

On retrouve bien quelques femmes à la tête d’orchestres, telle Marin Alsop chef du Baltimore Symphony Orchestra, mais pas des ensembles le plus prestigieux. Et lorsque la presse cite les grandes performances d’Eve Queler dirigeant Le Cid de Massenet ou Simone Young, à Vienne, pour La Juive d’Halévy, elle se garde bien de souligner que leur sont confiés des opéras mineurs, qui n’intéressent pas véritablement les grands chefs d’orchestres…

 

Claire Gibault

Claire Gibault

Pour revenir à notre territoire hexagonale, des actions on été tentées, comme la ministre Aurélie Filipetti qui depuis 2013 a mis en place un observatoire de la parité, mais pour quelle efficacité ? Car aujourd’hui, Claire Gibault, finaliste du concours de Besançon à l’âge de 18 ans et étant la première femme à avoir dirigée à la Scala de Milan, n’a pas beaucoup de compatriotes féminines pour l’entourer dans son métier. Il y a quelques exceptions comme Laurence Equilbey ou Emmanuelle Haïm mais après son échec à l’Opéra de Paris, le crédit des femmes en tant que chef d’orchestre n’a pas véritablement augmenté dans cette grande institution française.

 

Zahia Ziouani

Zahia Ziouani

Alors aujourd’hui, pour réussir, il semblerait qu’il faille créer son propre ensemble, comme l’ont justement fait les femes françaises précédemment citées. Espérons que l’avenir sera meilleur pour la jeune génération représentée notamment par Mélanie Léonard ou Zahia Ziouani, et qu’elles accèderont un jour à la tête de grandes structures symphoniques !

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Ah ! Tristan de n’y voir Jonas Kaufmann…

Jonas Kaufmann ; c’est tout un programme qui tient en deux mots. Actuellement, comment ne pas reconnaître que, malgré l’excellence des ténors de la scène lyrique, de Roberto Alagna à Juan Diego Flórez en passant par Rolando Villazón, le munichois se dégage de tous ses noms pourtant prestigieux, par un timbre et une maîtrise vocale exceptionnelle ? Ainsi, il nous a offert depuis ses débuts où il interprétait notamment les rôles mozartiens de Ferrando et Tamino, à sa maturité de ténor dramatique dans Don Carlo ou Tosca, des moments de grâce vocale, d’intériorité musicale et d’expression profonde de chaque trait de caractère du personnage incarné.

 

La symbiose kaufmanno-wagnérienne

Mais s’il est un répertoire avec lequel Jonas Kaufmann semble outrepasser toutes les performances, c’est celui du maître germanique, Wagner. En Walther dans Les Maîtres chanteurs et Siegmund dans La Walkyrie, il s’était déjà montré extrêmement montré plus que convaincant. Mais lorsqu’en 2010, il franchit les portes de Bayreuth dans la peau de Lohengrin, il éclipse le reste du casting et presque la mise en scène d’Hans Neuenfels. Et pourtant, ce dernier, comme à son habitude, n’a pas épargné le public si conformiste du temple wagnérien ; il a transformé les soldats brabançons en rats noirs géants et leurs femmes en souris blanches, tels des animaux de laboratoire. Seule apparition de Kaufmann à l’heure actuelle à Bayreuth, le ténor a eu l’occasion pour l’ouverture de la Scala de Milan en 2012 d’interpréter de nouveau ce rôle avec Anja Harteros et René Pape, sous la baguette de Daniel Barenboim.

Jonas Kaufmann en Lohengrin à Bayreuth

Jonas Kaufmann en Lohengrin à Bayreuth

Mais en 2013, pour le bicentenaire de la naissance de Wagner, Jonas Kaufmann a été le Parsifal que l’on ne pouvait seulement espérer. Avec la production du MET, il a raflé l’Opera Award International et le Diapason d’Or notamment, dont le magazine rapportait en mai dernier :

« Le Parsifal de Kaufmann s’inscrit d’ores et déjà dans l’Histoire (la majuscule n’est pas de trop), incarnation idéale, tant physique que musicale, soleil noir resplendissant d’une infinie variété d’accents, de nuances et de phrasés à se damner. On a beau remonter très loin dans la discographie, on n’a pas souvenir d’avoir entendu un ”Amfortas die Wunde” chanté et vécu avec une telle plénitude. Rien que pour ces quelques minutes d’extase : à genoux ! »

Si dans cette production, les performances de Peter Mattei (pour la profondeur de son interprétation vocale, réussissant à incarner toutes les facettes d’Amfortas) et René Pape (pour sa vaillance et son endurance, si nécessaires dans l’interprétation wagnérienne) sont aussi à relever, autant que la précision de la direction du maestro Gatti, c’est finalement la performance de Kaufmann que l’on retient de cette production qui devrait atteindre le statut de mythe prochainement.

Jonas Kaufmann en Parsifal au MET

Jonas Kaufmann en Parsifal au MET

 

Le Tristan que le monde de l’opéra attend

Alors, s’il lui reste un rôle à interpréter dans l’œuvre wagnérienne, c’est bien évidemment celui de Tristan. Sa puissance et ses ressources physiques lui permettent de pouvoir assumer la densité et la longueur de la partition. Sa palette sonore, sa capacité dans les pianissimi à se fondre dans la texture orchestrale, et notamment dans les divisions de cordes wagnérienne, sa voix de ténor barytonnant, si dramatique, nous laissent imaginer avec quelle facilité Jonas pourrait décupler les sentiments de Tristan pour leur donner une intensité encore jamais atteinte.

Au-delà de la performance vocale, un aspect du personnage a souvent été délaissé dans les productions déjà existantes de la romance tragique wagnérienne : Tristan est censé être un chevalier vaillant et auquel on prête un physique plutôt avantageux. En mars dernier sur la scène de Bastille, Robert Dean Smith campait un Tristan solide dans la partition mais quelle crédibilité scénique ? La comparaison sur ce plan avec Jonas Kaufmann tourne forcément à l’avantage du munichois ; bien que quelques cheveux blancs parsèment légèrement sa chevelure bouclée et que lors des saluts, le public puisse désormais entrapercevoir un petit cercle de peau au centre de son crâne, il n’est pas difficile de l’imaginer au combat, contre une armée entière.

Robert Dean Smith

 Enfin, s’il nous fallait encore une preuve que Jonas Kaufmann ne pourrait être qu’éblouissant dans ce rôle de Tristan, il suffit d’écouter son disque Wagner paru chez DECCA. Au répertoire de celui-ci, on retrouve l’ensemble des Wesendonck Lieder, incluant donc deux lieder que Wagner utilisera aussi dans Tristan, « Traüme » et « Im Treibhaus ». Et lorsque Jonas Kaufmann interprète ce dernier en bis de son concert à Versailles le 8 mai, toute la salle retient son souffle, absorbée par une ligne vocale à la fois puissante et touchante, précise mais aussi enrobée d’une intensité dramatique démesurée…

 Alors, chaque printemps, nous pourrons scruter la saison nouvelle du MET, du Wiener Staatsoper, Bayerische Staatsoper ou autre Royal House Opera pour espérer y voir apparaître le nom de Jonas Kaufmann accolé à celui de Tristan !

Vienne // Paris, quelle comparaison possible ?

Le 14 juillet aura lieu la deuxième édition du Concert de Paris ; cette année, il réunira de nouveau sous l’emblématique vieille dame parisienne l’Orchestre national de France, le Chœur de Radio France auquel s’ajoutera la Maîtrise, et un plateau lyrique d’un niveau rarement atteint à Paris avec notamment pour cette édition 2014 Anna Netrebko, Elīna Garanca, Juan Diego Flórez ou encore Natalie Dessay.

Mais plus que le concert en lui-même, c’est sa rediffusion en direct, sur France 2 et France Musique ainsi qu’en Europe grâce à l’Union européenne de Radiodiffusion qui en fait un évènement exceptionnel. Cependant, Anne Hidalgo vise beaucoup plus loin, alors que l’équipe municipale changeant il y a quelques mois, un doute subsistait sur le soutien de cette manifestation de la part de la municipalité pour les années à venir. Mais la maire a levé les doutes il y a quelques jours par la déclaration suivante : « Vienne a son concert du 1er janvier diffusé dans le monde entier […] Le fait que Paris installe un concert du 14 juillet contribuera au rayonnement de Paris. »

Ainsi, Anne Hidalgo fait un parallèle entre les deux évènements. Mais il n’est de comparaison possible entre l’institution viennoise, apparu en 1870 pour l’inauguration du Musikverein, et le Concert de Paris, nouveau-né de 2013, qui commence à peine à émerger. Certes, la qualité artistique et le lieu font de ce concert une soirée extraordinaire… mais pas encore un rendez-vous incontournable, inratable ; cela demandera encore quelques années sûrement.

Et si nous dépassons la notoriété même du concert, il faut s’intéresser au contexte musical des deux villes. Vienne vit au rythme de la musique. A peine l’avion a-t-il atteri que l’Austrian Airlines vous propose une version du Beau Danube Bleu pour patienter sagement avant de sortir de l’appareil. Impossible de faire trois pas dans la rue sans que l’on vous accoste pour vous proposer un concert Mozart, Beethoven, Strauss… Au-delà des propositions de qualité souvent médiocre, il faut surtout souligner que le Wiener Philarmoniker est au coude à coude avec son homologue berlinois pour remporter la victoire du meilleur orchestre symphonique au monde, que le Wiener Staatsoper est un des temples de l’Opéra, où tous les grands noms se côtoient et se doivent de s’y produire chaque année. Même sur le plan des équipements, la salle du Musikverein, tout comme celle du Konzerthaus, a une réputation méritée de joyau sonore.

En comparaison, la culture musicale classique parisienne paraît bien mince. A l’Opéra de Paris, les stars ne se pressent pas véritablement : alors que Diana Damrau vient pour la première de s’y produire, on ne compte qu’une apparition du Wundertenor Jonas Kaufmann en 2010 et depuis son Adina en 2009, Anna Netrebko n’a pas été vu sur la scène de Bastille, encore moins à Garnier… Il faut cependant reconnaître que l’Orchestre de Paris se défend sur la scène internationale mais son inconstance tend à décevoir un public pour qui, chaque concert, peut être à double tranchant. La Philharmonie devrait donner à Paris enfin une salle de concert à la hauteur d’une grande capitale européenne mais pour y voir quel type de public ? Le renouvellement du public tant espéré est plutôt prévu comme limité ; malgré le nombre important de concerts proposés à Paris, ce sont toujours les mêmes spectateurs qui se pressent Salle Pleyel, au Théâtre des Champs-Elysées, à la Cité de la Musique et bientôt sans doute à la Philharmonie.

La comparaison semble donc difficile à tenir ; si le Concert de Paris peut devenir une très belle vitrine pour la ville, il semble compliqué qu’il en soit un véritable symbole fort. Car il faut le reconnaître : la musique classique n’est pas un genre populaire en France et réunir un plateau de stars sous le monument emblématique parisien ne pourra sans doute y changer profondément les choses.